15 avril. A jamais les premiers, les vrais (et ils ne s’en vantent pas).


Le 15 avril 1947, Jackie Robinson entrait dans l’histoire autant que Rosa Parks 7 ans plus tard : il devenait le premier joueur noir à intégrer les Ligues Majeures de Baseball. Mais ça, les Français ne le savent pas.


Mais aussi le 15 avril 1993 est entré dans l’histoire du sport français. Oui car ce jeudi-là, le CSP Limoges devenait le premier club français à remporter une Coupe d’Europe des clubs champions, après avoir été le premier club de sport collectif à remporter une coupe d’Europe. Retour sur cette histoire et cette finale et –il faut l’admettre bien pourrie en terme de jeu-.

Photo officielle du SCP Limoges 1992-1993. Source. LNB.



Le parcours du CSP.


Début 1992, Bozidar « Boka » Maljkovic vient de quitter Barcelone. Le CSP, qui se cherche, en profite pour le débaucher. Après une période d’observation, Maljkovic prend les rênes de l’équipe à l’intersaison 1992. Et il change tout pour gagner, même la couleur du maillot, troquant le vert pour un jaune devenu mythique.
Le CSP fait du ménage dans son effectif (Exit l’emblème Stéphane Ostrowski) pour recruter Willie Redden de l’ASVEL, Juri Zdovc de Bologne, Jim Bilba ou Jimmy Vérove. Enfin, la gachette américaine s’appelle Michael Young, qui avait joué avec Clyde Drexler à l’université de Houston.
Maljkovic fait aussi la révolution du jeu. L’équipe n’a pas de joueur de classe mondiale et ce n’est donc pas avec un top joueur que le CSP pourra enfin briser le signe indien en Coupe d’Europe des clubs champions. Alors le coach serbe décide que ce sera le collectif qui gagnera … et la défense. Il transforme le meilleur joueur du club, Richard Dacoury en chien de garde, sacrifiant ses stats pour l’équipe. La préparation est terrible : du physique, du physique et du physique. Mais ça soude. La défense doit user l’adversaire et la possession doit aller le plus loin possible. C’est l’énergie qui doit faire la différence.

Directement qualifié pour le deuxième tour préliminaire de la ligue des champions, le CSP se débarrasse d’un club anglais après avoir concédé le match nul à l’aller en Angleterre, puis fait largement la différence au retour.

Voilà donc le CSP dans un groupe de 7 équipes avec du beau linge : le Maccabi Tel-Aviv, Bologne, Pesaro, Badalone, le POK Salonique et le Cibona Zagreb.
Le tournoi commence très mal pour Limoges : exempt à la première journée, les Limougeauds perdent leurs deux premiers matchs à Salonique et contre Bologne. Autant dire que le match suivant à Badalone conditionne la suite du club dans la compétition. Et la-bas, le CSP réalise une de ses plus belles prestations de la saison : 78-62 chez le champion d’Espagne. La dynamique est lancée : Limoges enchaîne par 4 victoires d’affilée, souvent impressionnantes par la qualité de cette défense de fer, qui concède moins de 60 points par match, alors que l’adversaire en marque 80 en moyenne. La fin de la compétition est moins souveraine avec 2 victoires et 3 défaites mais l’essentiel était fait : un bilan de 7 victoires et 5 défaites donne la deuxième place aux Limougeauds dans cette poule archi-équilibrée. Limoges a la plus mauvaise attaque de la compétition (68 points de moyenne) mais ses 63 points en moyenne encaissés en 12 matchs font du club la meilleure défense et de loin (la deuxième meilleure défense encaisse 6 points de plus ce qui est énorme).

Dans la même compétition mais dans l’autre groupe, Pau-Orthez se qualifie de justesse.
Les quarts de finale opposent les deux clubs français aux deux clubs grecs : le PAOK élimine Pau par deux victoires. Limoges affronte l’Olympiakos d’Athènes. Le basket grec est rugueux et aussi très physique. Les deux formations s’en donnent à cœur joie là où le spectacle est surtout constitué par l’intensité, la lutte pour marquer un simple panier. Limoges perd le match 1 à Athènes 67-70. A Beaublanc, le CSP égalise par une victoire 59-53. Il faut le match d’appui. Complètement à la ramasse dans ce match, Zdovc marque le panier de la victoire 60-59, après un coup de chance (une balle perdue par l’Olympiakos à cause d’un pied en touche). Voilà le CSP au Final Four, à Athènes justement.

Un Final Four d’anthologie.


En termes de palmarès, de nombre d’habitants et même de supporters, Limoges est le petit poucet face au Real Madrid, le favori, le PAOK Salonique et le Benetton Trévise. Ces équipes-là ont des joueurs d’immense talent : Sabonis le géant lituanien pour le Real, Kukoc le génial serbe pour Trévise ont fait carrière en NBA –Kukoc rejoindra les Bulls après la saison et Sabonis ira à Portland quelques années plus tard-.
En demi-finale, le CSP affronte le Real Madrid. Sans pression, et guidés par Maljokic qui a bien préparé son coup, Limoges surclasse le géant espagnol 62-52, avec un score qui ne reflète pas totalement la supériorité limougeaude. Car marquer un panier c’est dur mais dix points d’écart contre Limoges c’est comme si c’était le double contre une autre équipe. Ironiquement, Malkjovic a parlé de ce match comme un bon entraînement. Limoges affronte deux jours plus tard le Benetton Trévise, qui a battu Salonique.
Pour la finale, les supporters du PAOK ont pris fait et cause pour les jaunes, contre leurs adversaires qui ont éliminé leur équipe. L’ambiance est énorme, étouffante, apocalyptique, comme le début de cette finale.
Une finale étouffante.
Apocalyptique car Limoges se rate totalement en attaque : des tirs ouverts ratés, des lay-ups manqués, même pour Willie Redden pourtant un bon pivot offensif ou Michael Young (20 points en demi-finale).  L’ailier si performant semble victime lui aussi de la pression. Trévise mène 9-2 après 5 minutes de jeu. Mais la défense de Limoges maintient l’équipe en vie. Même s’il y a un écart, il est toujours rattrapable, même avec un rythme lent, imposé par les jaunes. Et Dacoury paie le prix de son sacrifice. Les fautes l’écartent du match (12 minutes seulement). Tout le monde arrose et même en face aussi (les deux équipes finiront respectivement à 34 et 38% de réussite sur le match). Limoges se retrouve mené de 10 points (18-28) dans la dernière minute et revient à 22-28 à la mi-temps. Le gros match de Rusconi (12 points, 15 rebonds) a permis au Benetton Trévise d’être devant, sans avoir creusé l’écart. Un score qu’on trouverait plutôt après un quart-temps en NBA (Rappelons qu’à l’époque il y avait deux mi-temps de 20 minutes en FIBA et qu’il y avait la règle du 1+1 au lancer franc, soit un deuxième si le premier était réussi et la possession durait au maximum 30 secondes).
-6 après une telle purge, c’est presque un miracle mais il faut aussi retrouver l’adresse qui s’est perdue. Cependant, Trévise retrouve aussi la sienne et mène 41-32 à 12 minutes de la fin. Zdovc et  surtout Michael Young (18 points dont 11 points en deuxième mi-temps) commencent à trouver la mire, à deux ou trois points. Mais l’énergie de Jim Bilba orchestre le retour. L’ailier prend des rebonds, des interceptions et réussit quelques paniers durs et importants (14 points, 8 rebonds pour lui). C’est lui qui fait l’action défensive qui se termine par un panier de Michael Young, à 8 minutes de la fin, et Limoges prend la tête 44-43. C’est alors que Tony Kukoc –bien maîtrisé jusque-là- va aussi sortir de sa boîte et réussir quelques gros tirs à trois points. Limoges prend collectivement le dessus et le Croate réussit des shoots qui maintiennent le Benetton à hauteur (52-52 et 55-55). Et pourtant, Rusconi –si énorme dans la raquette- a pris sa cinquième faute et le match bascule à l’intérieur en faveur du CSP.


L’interception de l’histoire du sport français.




Frédéric Forte nous a quittés prématurément le 31 décembre dernier. Le président du CSP était le meneur de jeu remplaçant et avec la sortie de Dacoury, il a pris un des deux postes d’arrière. Alors que certains peuvent s’offusquer de voir sa carrière résumée en une action, qu’on lui raconte tout le temps, lui en est fier car il est dans l’histoire. En effet, Kukoc vient de réussir quelques tirs à trois points et il a le ballon en main. Bilba venait de réussir deux lancers francs après que le Croate lui ait arraché le bras : Limoges mène  57-55 avec 40 secondes à jouer. Le numéro 7 trévisan joue avec les écrans : précédemment, ce jeu des écrans avait piégé son ex-compatriote Zdovc et Kukoc avait réussi le trois points de l’égalisation à 55 unités. Mais là, Zdovc et Forte ont compris le truc, ils font la rotation défensive. Forte a raconté qu’il avait compté le nombre de dribbles que fait Kukoc avant de déclencher son tir. Un, deux, et là… au moment où il déclenche son mouvement, Forte touche la balle (il n’y a rien qui montre faute), s’empare du ballon alors que Kukoc s’envole en simulant la faute. Et les arbitres ne sifflent pas en faveur de la star ! La défense de Limoges avait imposé son respect : physique, dur mais correct (enfin en terme de basket parce que ça chauffait bien). Forte récupère le ballon, donne à Zdovc et les Italiens font une faute.
Il reste 15 secondes à jouer. Le Slovène réussit ses deux lancers francs (59-55). Les Italiens, par Teagle l’ancien joueur des Lakers, obtiennent des lancers francs mais l’Américain rate le premier (et donc n’en a pas d’autre selon la règle citée plus haut). Young récupère le ballon, c’est gagné ? Il rate son premier lancer franc et il reste 5 secondes à jouer. La dernière tentative italienne échoue et voilà comment le premier et le plus bel exploit du sport collectif français de club se réalise.
La fête à Limoges dure la nuit du retour, le lendemain et encore et encore. Cela n’empêche pas le club de réaliser une saison quasi-parfaite (25 victoires en 26 matchs) de dominer la saison régulière et de remporter la finale contre Pau.


La Une de Libération, plutôt avare en exploits sportifs.
Le journal sportif français intitula sa Une le jour de gloire, titre qui a été resservi à l'identique un mois et demi plus tard.

L’année suivante, Limoges est encore dans le coup mais son parcours s’arrête en quart de finale, battu en trois matchs par le Panathinaïkos.


Qu’est-ce qui reste aujourd’hui ? Un de mes plus beaux souvenirs sportifs devant la télé. Une histoire incroyable qui montrait qu’à l’époque, l’argent ne faisait pas autant la différence qu’aujourd’hui dans le sport. Vu comme un tortionnaire exigeant mais aussi protecteur et finalement un vrai meneur, Boja Maljkovic raconte qu’on lui parle plus du titre de Limoges que de ses succès avec Split, celui des légendes Petrovic, Kukoc, Radja et consort.

Comme quoi, ce sont aussi les petits poucets qui font les histoires.

Les Limougeauds peuvent être fiers de cet exploit et il ne faut pas l’oublier. Ils ne l’avancent pas en mode prétentieux, comme pour se rattacher à un passé révolu, comme le font ces insupportables et médiocres supporters marseillais. Au moins, ils peuvent croire au rêve avec la coupe d’Europe que tout le monde méprise en France, sans jamais être capable de la gagner. C’est aussi ça l’esprit français. Un esprit dont les basketteurs limougeauds ont transformé en rage de vaincre.


Commentaires

Gin Tonic a dit…
Un énorme exploit !
La même année, l'OM Vitrolles remportait la Coupe des vainqueurs de Coupes en hand
Tarswelder a dit…
C'est vrai en plus. C'était avant les cours de jardinage chez la famille Robert...

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