vendredi 29 juillet 2016

Viktor Kortchnoi (1931-2016): le jeu d'échecs était sa vie Partie 2 : 28 juillet 1976-2016

Le 28 juillet 1976, Guy Drut devenait champion olympique du 110 mètres haies à Montréal. Et Viktor Kortchnoi franchissait le pas en demandant l'asile politique aux Pays-Bas. Une autre vie commence pour le nouveau dissident soviétique, entre paranoïa, lutte insensée, acharnée, désespérée mais toujours avec l'amour du jeu d'échecs.









Apatride, poursuivi, seul et indéboulonnable.

Extrait du Times qui relate la fuite de Kortchnoi.


Kortchnoi se cacha dans les premiers mois qui suivirent sa défection. Il disputa un match contre le Néerlandais Jan Timman et gagna facilement. De son côté l’URSS réagit : le nouveau « Soljenitsyne » est privé de sa nationalité, ensuite tous les grands-maîtres soviétiques (à l’exception de Botvinnik –qui eut des problèmes après-, Spassky, Bronstein et Goulko) signèrent une lettre de condamnation et demandèrent à la FIDE de l’exclure du championnat du monde. Kortchnoi est boycotté : désormais les Soviétiques n’enverront des joueurs que dans des tournois où il n’est pas invité. Enfin, le nom de Kortchnoi est rayé des annales soviétiques : que ce soit dans le palmarès du championnat d’URSS ou même dans le match contre Karpov où on l’appelait le challenger. 

Pour survivre financièrement, Kortchnoi devait absolument jouer : en 1977, il devint champion des Pays-Bas. Plus tard, il s’installe en Suisse (mais n’obtiendra la nationalité que dans les années 1990). Sa rage et son envie de vaincre s’expriment pleinement dans les matchs des candidats.

Le quart de finale l’oppose à Petrossian. Le troisième volet de leur duel se déroule à Il Ciocco dans une atmosphère insoutenable : ils ne se parlent pas, ils proposent la nulle par l’intermédiaire de l’arbitre. Dans ce contexte, c’est Petrossian qui craque. Kortchnoi l’emporte 6,5-5,5. Le Tigre a payé sa défaite en étant démis de sa fonction de rédacteur en chef de l’hebdomadaire 64. La pression était trop forte pour lui. Car Kortchnoi est un renégat qu’il faut vaincre au nom de l’URSS.

A Evian, en demi-finale, c’est Lev Polugaïevsky qui se présente. Lui n’est pas un polémiste mais il a signé la fameuse lettre. Et Kortchnoi le pulvérise : 3 gains pour commencer, puis après 2 nulles, deux autres gains et une avance de 6 à 1. Polugaïevsky gagne la 9è mais le score final est sans appel : 8,5-4,5.




En finale des candidats, Kortchnoi retrouve Boris Spassky à Belgrade. Il n’y a aucun contentieux entre les deux mais Spassky joue toujours pour l’URSS et la tension est énorme : Spassky regarde l’échiquier mural et les deux joueurs, pourtant amis, ne s’adressent pas la parole. Kortchnoi mène 5 victoires à 0 après 10 parties mais il perd les 4 suivantes ! Finalement, il gagne le match en gagnant deux autres parties : 10,5-7,5.

La diagonale du fou.


C’est donc un homme seul, appuyé par quelques maîtres qui doit affronter un pays, Karpov et toute la machine soviétique à Baguio, à l’été 1978.
Pour avoir une idée de l’ambiance et des événements autour des matchs Karpov-Kortchnoi, je vous renvoie au film de Richard Dembo, La diagonale du fou, qu’on peut voir intégralement sur YouTube (cherchez sous le titre anglais Dangerous moves). Le match de Baguio est organisé par un certain Florencio Campomanès, qui sera plus tard président de la FIDE et l’ennemi juré d’un certain Garri Kasparov.

Kortchnoi contre Karpov à Baguio en 1978. Le nom des joueurs dans le théâtre était aussi imposant que le prix des places pour les Philippins et, du coup, aussi imposant que le vide dans la salle.


Parmi les incidents du match de 1978, il y a l’affaire des yaourts (Karpov est accusé de recevoir des messages codés par l’intermédiaire des yaourts qu’il consomme pendant la partie), l’affaire de la poignée de main qu’a refusé  Karpov à la 8è partie (Kortchnoi déstabilisé joua très mal et perdit rapidement), puis l’affaire Zoukhar qui empoisonna tout le monde : le docteur Zoukhar est un parapsychologue que Kortchnoi accuse de chercher à l’hypnotiser. Il répondit en portant des lunettes noires réfléchissantes. Il y a eu l’affaire des gourous : deux membres d’une secte (Ananda Marga) en liberté conditionnelles, débarquent dans la salle de jeu (peu occupée) et se tournent vers Zoukhar. Exclus de la salle de jeu, ils ont donné quelques massages et quelques conseils à Kortchnoi, qui l’ont aidé en fin de match. Quant à Zoukhar, qui était aux premiers rangs, il a fini par reculer et Kortchnoi a renoncé alors à ses lunettes noires.

Kortchnoi faisant des exercices de yoga en compagnie de Didi et Dada, deux membres de la secte Ananda Marga, en liberté conditionnelle. Ils étaient accusés d'avoir attenté à la vie d'un diplomate indien.


Le match fut long (32 parties, le plus long après les 34 du match Alekhine-Capablanca de 1927). Kortchnoi rata un mat dans la 5è partie mais c’est Karpov qui ouvre le score dans la 8è (1-0). Kortchnoi égalise mais il subit deux défaites lors de deux parties reprises après ajournement le même jour (1-3 15è partie). Kortchnoi réduit l’écart (2-3 21è) mais il gaffe à deux reprises, de manière grossière (il se fait mater dans l’une des deux parties) et se retrouve mené 2-5 après 27 parties.
Pourtant, le challenger ne renonce pas. Il joue pour le gain avec les Noirs et gagne la 28è partie (3-5). Avec les Blancs, Kortchnoi joue un jeu ultra-technique et surprend Karpov sur le terrain où il est supposé être meilleur : à la 31è partie, Kortchnoi a égalisé à 5 partout. 




Mais trop optimiste, Kortchnoi oublie la présence de Zoukhar, joue une ouverture trop ambitieuse et s’incline 6-5 (le match s’arrête au premier vainqueur de 6 parties).

Kortchnoi a mis du temps à digérer la défaite : il n’encaissa pas tout de suite le chèque du vaincu, déposa une réclamation contre la présence de Zoukhar (mais il n’a jamais constaté sa présence durant la partie). Ses requêtes ont été rejetées.

Des années plus tard, Mikhaïl Tal -ancien champion du monde- confia à Kortchnoi que le KGB avait envisagé de l'assassiner si celui-ci était devenu champion du monde.

Deuxième assaut vain.

Kortchnoi a laissé passer sa chance mais il reçoit l’Oscar des Echecs en 1978 (meilleur joueur selon la presse).  Et s’il a perdu le match, quelques jours plus tard, il représente la Suisse aux Olympiades de Buenos Aires, où Karpov, épuisé, est absent.

Les années 1979-1980 sont encore victorieuses pour Kortchnoi mais le boycott systématique des Soviétiques lui facilitent la tâche : il gagne 4 tournois. Par contre, pour le championnat du monde, les Soviétiques sont bien présents. A Velden, il retrouve encore une fois Petrossian en quart de finale : Kortchnoi gagne 5,5 à 3,5 sans défaite. Puis à Buenos Aires, c’est un Polugaïevsky plus inspiré qu’il doit vaincre : le Soviétique mène 2 fois au score mais Kortchnoi arrache la prolongation et s’y impose (7,5-6,5). Le désormais résident suisse affronte en finale l’Ouest-Allemand Robert Hübner. Ce docteur en papyrologie est un pur amateur mais il mène par deux fois contre Kortchnoi : toutefois, ses nerfs craquent totalement. Dans une finale favorable, il rate une fourchette et perd une tour. Puis à la reprise de deux parties ajournées, Hübner décide d’abandonner le match. Kortchnoi retourne en finale.

Le match a lieu cette fois à Merano en Italie. L’air frais de la montagne n’allège pas l’atmosphère car une nouvelle affaire vient pourrir le match : en effet, Igor Kortchnoi, le fils de Viktor, est condamné à 30 mois de prison pour refus de faire son service militaire. Les autorités soviétiques refusent aussi le visa de sortie à toute la famille de Kortchnoi. Pour suivre l’affaire, je vous renvoie à ce documentaire, visible aussi sur YouTube « Jouer sa vie » qui raconte l’itinéraire de Karpov, Kortchnoi et Fischer.

Quant au sportif, l’intérêt s’est rapidement limité : Kortchnoi ne fait pas le poids, lui qui a 50 ans en cet automne 1981. Il se perd dans des manœuvres complexes dans la première partie et rate un coup tactique pour perdre avec les Blancs. Dans la deuxième, il gaffe dans une position délicate. Il perd aussi la 4è sans bavure (3-0). Kortchnoi était revenu en 1978 en tablant sur la fatigue de son adversaire, mais Karpov est bien plus solide en 1981. Kortchnoi gagne la 6è partie mais les incidents se produisent : Karpov gêne volontairement Kortchnoi en bougeant son fauteuil roulant, Kortchnoi insulte Karpov en russe ensuite. Dans la 9è, c’est encore le tempérament lié à un incident qui coûte la 4è défaite au challenger. Il gagne la 13è partie avec un peu de réussite (Karpov a raté un coup miraculeux qui fait nulle) mais il s’incline dans les 14è et 18è parties, qui mettent fin au match : 6-2. Sans appel.

Le 2 juillet 1982, à Colmar, un avion atterrit à l’aérodrome : la famille de Kortchnoi, épouse (dont il divorcera peu de temps après), le fils et la belle-mère (et même le chien !) ont obtenu leur visa. Kortchnoi a-t-il accepté de perdre pour obtenir la sortie de sa famille ? Le couple n’a pas résisté à cette séparation forcée. Quelques temps après, les Kortchnoi divorcent et Viktor épouse plus tard Petra Leuweerick.

Le plus actif des grands-maitres.

Kortchnoi a raté sa chance et il le sait. Il continue toujours d’être actif (il est le joueur qui a le plus de parties comptabilisées dans les bases de données) mais il est de moins en moins capable de lutter pour le titre mondial. Kortchnoi dispute au moins une dizaine de tournois par an : des tournois fermés, des matchs ou des opens.  En 1983, Kortchnoi écarte Portisch en quart de finale des candidats. Il doit affronter la nouvelle terreur soviétique : Garri Kasparov. Mais le conflit entre la Fédération Soviétique et la FIDE va bouleverser cette ordonnance. Le match est prévu à Pasadena mais les Soviétiques refusent d’y envoyer Kasparov car ils estiment que la FIDE ne les a pas consultés sur le lieu des matchs. Après un accord trouvé par les Anglais et Ray Keene (ancien secondant de Kortchnoi en 1978), les Soviétiques font une série de gestes majeurs à l’égard de Kortchnoi : ils lèvent le boycott en tournoi contre lui, ils le nomment à nouveau dans la presse, ils le dédommagent pour le match non joué à Pasadena. Je ne reviens pas sur les tenants et les aboutissants de cette histoire, plus liés à Kasparov qu’à Kortchnoi.


En demi-finale des candidats, fin 1983 à Londres, Kortchnoi ouvre le score dès la première partie avec les Noirs contre Kasparov. Mais s’il est en avance, à mi- match (3-2), le Suisse s’écroule complètement contre un Kasparov retrouvé, sobre et efficace : il perd 4 parties et ne marque que deux nulles. Pendant ce temps, le vieux lion s’est pris d’affection pour celui qui aura, à son tour, des problèmes avec Karpov et la Fédération Soviétique.


Kortchnoi continua pendant 30 ans encore sa carrière active. Il est candidat en 1988 (éliminé à la surprise générale par l’Islandais Hjartarson), en 1991 (battu par Timman). Ses victoires sont encore nombreuses : parmi elles Tilburg et Bruxelles en 1985, l’open de Vienne en 1986 (devant Karpov qui disputait là un open), Wijk aan Zee, l’interzonal de Zagreb en 1987, le tournoi de Royan en 1988 et de Clermont-Ferrand en 1989 (Kortchnoi a souvent joué en France au début des années 1980). Madrid en 1994, Cannes en 1996 (9.5/10 !),  Enghein-les-Bains en 1997, Sarajevo en 1998, le traditionnel tournoi de Bienne en 2001. En 2006, Kortchnoi, à 75 ans, dispute son premier et seul championnat du monde vétéran : il écrase la concurrence avec 9/11. Il a enfin conquis un titre mondial.


En 1986, à l’occasion du tournoi de Tilburg, Karpov et Kortchnoi entament un début de réconciliation : ils jouent ensemble au bridge. Mais Kortchnoi veut toujours régler ses comptes : en 1989, il déclare forfait au tournoi de Linares car il proteste contre la présence de Viktor Batourinski, le chef de la délégation soviétique et véritable patron des Echecs Soviétiques depuis près de 40 ans. C’est lui que Kortchnoi accuse de lui avoir posé tant de problèmes et il déclare qu’il devrait « être traîné, traduit en justice et pendu » pour son rôle de procureur militaire à l’époque de Staline. Plus jamais, Kortchnoi n'a été invité à Linarès par Luis Rentero.

Symboliquement, Mikhaïl Gorbatchev restitue la nationalité soviétique à Kortchnoi, quelques jours avant la disparition de l'URSS.

Kortchnoi a souvent participé aux matchs opposant une sélection de vétérans à une sélection de jeunes ou de femmes, avec succès. Il a aussi, sur la fin de sa vie, disputé des matchs contre d’autres vieilles gloires. Ainsi à Elista en 2009, il fait match nul contre Boris Spassky (4-4). Il a aussi remporté 5 fois le championnat de Suisse, faisant de lui le seul joueur connu à avoir remporté les championnats de trois pays différents (4  pour l’URSS, 1 pour les Pays-Bas et 5 pour la Suisse). En 2011, sa victoire au championnat national, à 80 ans, fait de lui le plus vieux champion national de l’histoire.

Boris Spassky et Viktor Kortchnoi en 2009 lors de leur match disputé à Elista. Qu'il est loin le temps du match de Belgrade !



En 2012, Viktor Kortchnoi est encore actif mais il est victime d’un malaise. Lui, le vieux lion qui s’est toujours battu toute sa vie, se retire de la compétition. Mais on le revoit sur un fauteuil roulant en 2015, affrontant les vétérans Uhlmann et Taimanov. Au début de l’année 2016, sa compagne, Petra Leeuwerick, qui l’avait représenté lors de ses matchs contre Karpov, s’inquiétait de partir avant lui car elle ne savait pas comment il ferait : Kortchnoi venait de décliner sa présence pour le tournoi de Zürich. Le 6 juin 2016, à 85 ans, Viktor Kortchnoi s’éteint à Wohlen.


Quel héritage ?

Kortchnoi n'était pas un personnage apparemment sympathique. Physiquement, il donnait l'impression de vouloir vous battre physiquement (sans doute ses entraînements de boxeur ont renforcé cette image). Mais Kortchnoi n'était jamais content, ni de lui, ni des autres. Acharné au travail, c'est ainsi qu'il a pu jouer au plus haut niveau pendant 6 décennies. Jamais un joueur n'a eu une carrière aussi longue. Sur la grande base de données de Chessbase, on recense plus de 5000 parties jouées et c'est de très loin le plus grand nombre de parties d'un joueur (même Karpov qui a gagné plus de 160 tournois en carrière n'a pas 4000 parties enregistrées).

Evidemment, Kortchnoi fait partie des plus forts joueurs qui n'ont jamais été champions du monde, avec Kérès et Rubinstein. Sans doute même le meilleur et le plus proche (il lui a manqué une victoire en 1978). Il a aussi affronté tous les champions du monde qui lui ont été opposés, et les a même battus. Même un Magnus Carlsen mais c'était en 2004 et le jeune prodige n'avait pas encore 14 ans. Il y a quelques années, il infligeait une correction à Fabiano Caruana.

Sur le plan du palmarès, il est éloquent. Kortchnoi a eu aussi de nombreux succès en équipe nationale. Il disputa 17 olympiades avec l'URSS puis la Suisse (211 parties jouées et 66,8% de points marqués) : il a obtenu 10 médailles d'or (6 en équipes et 4 en individuel) plus 3 médailles de bronze en individuel. En 1986, il boycotta les Olympiades de Dubai pour protester contre l'exclusion d'Israël de la compétition. Aux mondiaux par équipes, il remporta 3 médailles individuelles avec la Suisse (2 or, 1 argent). Enfin aux championnats d'Europe par équipes, il remporta 10 médailles (5 en or par équipes, 3 or et 2 argent en individuel, toutes ses médailles avec l'URSS).

Kortchnoi était un chasseur de points, un chasseur de primes (il a rapporté des devises pour l'URSS avant de multiplier les tournois pour gagner sa vie en Occident) et sa façon de jouer était tournée vers la victoire. C'est pour ça que, paradoxalement, Kortchnoi figure souvent parmi les victimes des chefs d'oeuvre de quelques grands joueurs. J'ai toujours en mémoire cette défaite contre l'inconnu Chachine en 1973 où il perd la partie sur une inversion des coups. Il fallait vraiment être exceptionnel pour le battre.


Quel était le style de Kortchnoi ? Combatif on l'a dit mais aussi avec une grande maîtrise technique, même s'il n'a pas toujours choisi les moyens habituels pour prendre ou convertir un avantage. Bobby Fischer, comme Miguel Najdorf, disaient qu'une fois leur coup joué, ils n'hésitaient pas à se lever car il était inutile d'anticiper ce que Kortchnoi allait jouer. Cela lui a parfois joué des tours.

3 commentaires:

Gin Tonic a dit…

Rater le titre à 1 victoire près, ça a du vraiment lui mettre les boules !
Surtout vu le contexte et les incidents.

Tarswelder a dit…

En remontant 3 points de retard en 4 parties oui mais il a fait une énorme erreur psychologique en choisissant une mauvaise ouverture avec les Noirs. Il aurait dû jouer plus solidement et tenter de gagner avec les Blancs.

Il n'empêche que je suis admiratif de ce champion, même si ce n'est pas mon préféré. Parce qu'il a tout connu ou presque. Et il a fini par se réconcilier avec Karpov : il y a une bonne quinzaine d'années, ils ont fait partie de la même équipe lors du championnat russe par équipes je crois.

Gin Tonic a dit…

Il a eu une vie pas banale.