jeudi 28 juillet 2016

Viktor Kortchnoi (1931-2016): le jeu d'échecs était sa vie Partie 1 : 1931- 28 juillet 1976.

Amsterdam, le 28 juillet 1976. Un homme sort d’une exhibition d’échecs. Il doit rentrer à l’ambassade de son pays, l’URSS. Mais il se précipite dans un commissariat de police et demande l’asile politique. Cette scène s’est peut-être déroulée comme dans le film « La diagonale du fou » où le cardiologue ami du champion du monde se réfugie dans un commissariat genevois. Mais l’homme dans la réalité est Viktor Kortchnoi, 45 ans. Il passe à l’Ouest et sa vie change alors totalement, au nom de la liberté, celle de pouvoir devenir un jour champion du monde d’échecs.

Couverture de la réédition de l'autobiographie de Kortchnoi "Chess is my life", parue d'abord en 1978.




Avant de revenir sur cet épisode, qui est un tournant de la vie du « Soljenitsyne des Echecs », intéressons-nous au parcours qui a conduit Kortchnoi à faire défection.

Une féroce envie de (sur)vivre.

Viktor Lvovich Kortchnoi est né le 23 mars 1931 à Leningrad. Son père, catholique, était un ingénieur dans une usine de bonbons, sa mère, juive, était une pianiste mais incapable d’avoir une vie stable. Ses parents divorcent et après avoir vécu quelques temps chez sa mère, il rejoint son père, qui s’est remarié.

La guerre éclate et le terrible siège de Leningrad emporte pratiquement toute sa famille : son père est tué au front, ses grands-parents aussi. Sa belle-mère s’occupe de Viktor. Comme il l’a dit un jour, il n’aurait jamais dû survivre au pire siège de l’Histoire. Le jeune Viktor a survécu et pour lui, c’est comme un bonheur ; à l’instar d’autres champions qui ont été marqués par la guerre dans leur jeunesse (comme Tigran Petrossian), l’instinct de survie a été une composante essentielle du caractère mais aussi du style du joueur d’échecs. Mais contrairement à Petrossian, il ne s’agissait pas de survivre mais de vivre et donc de gagner pour avancer.

Le jeune Viktor a appris les échecs vers l’âge de 8 ans et à Leningrad, les jeunes étaient encadrés par d’excellents maîtres, Vladimir Zak et Abraham Model (comme l’a été Boris Spassky quelques années plus tard). Il allait en faire son don pour sortir de la misère. En 1947 et 1948, Kortchnoi devient champion d’URSS junior. Puis il réussit ses diplômes universitaires en histoire. Mais il ne voulait pas passer sa vie à enseigner cette discipline en Sibérie, raconte-t-il des décennies plus tard.

L'ascension (1950-1970)

Grâce à sa deuxième place au championnat de Leningrad en 1950, Kortchnoi reçoit le titre de maître international. En 1956, il devient grand-maître. En 1952, il termine 6è de son premier championnat d’URSS et 3è en 1954. La même année, il sort pour la première fois d’URSS et remporte le tournoi de Bucarest. L’année suivante, il s’impose à Hastings. Enfin, il remporte régulièrement le fort championnat de Leningrad où d’autres grands-maîtres originaires de la cité participaient comme Spassky, Taïmanov ou Averbach.
A la fin des années 1950, les résultats au championnat d’URSS (qui était considéré comme le plus fort tournoi de l’année) déclinent. Kortchnoi stagne : son style combatif est risqué. Il prépare la contre-attaque et laisse les chances à son adversaire. Son sang-froid et son endurance lui permettent de repousser les attaques d’un Tal mais contre d’autres joueurs, ça ne passe pas.
Grand-maître de premier plan.

Kortchnoi vers 1955.


Les années 1960 sont la décennie du décollage de la carrière de Kortchnoi. En 1960, il remporte son premier championnat d’URSS (il en gagne trois autres en 1962,1964 et 1970). 


Cela lui permet d’être candidat au titre mondial et d’intégrer la sélection soviétique. Au tournoi des candidats 1962, il prend la tête au début mais il présume de ses forces (il faut jouer 28 rondes) et lâche prise : il finit avec 13,5 points sur 27 parties. Il n’est pas accusé par Bobby Fischer de collusion, comme l’Américain a fait contre les trois premiers du tournoi (Petrossian, Geller et Kérès) qui faisaient des nulles rapides entre eux. Kortchnoi rate le cycle suivant : en 1964 au tournoi zonal organisé entre 7 joueurs soviétiques, il termine avant-dernier. Plus tard, il dénoncera l’attitude de Vassily Smyslov –l’ancien champion du monde- qui a pu se qualifier pour l’interzonal sans passer par ce mini-tournoi.

Bobby Fischer contre Viktor Kortchnoi lors du tournoi des candidats de Curaçao en 1962. Kortchnoi est un des rares joueurs soviétiques que Fischer n'accuse pas de "tuer les échecs" ni d'arranger des résultats des parties.


Mais Kortchnoi, s’il ne joue pas le titre mondial, devient un des trois « chasseurs de tournois » des années 1960 avec Bobby Fischer et surtout Bent Larsen : son style sans compromis, propre à lui (presque individualiste) lui permet de remporter de nombreuses victoires et de nombreux tournois : par exemple, il gagne à Buenos Aires en 1960, à Budapest en 1961, à La Havane au mémorial Capablanca en 1963 et 1969. Il est aussi vainqueur des tournois de Palma de Majorque et Wijk aan Zee en 1968 ou bien du mémorial Tchigorine en 1966. Des tournois relevés et prestigieux où il se permet de devancer Petrossian, Larsen, Spassky et autres.

En 1967, Kortchnoi termine deuxième de l’interzonal de Sousse, abandonné par Bobby Fischer et se qualifie pour le cycle des candidats : il écarte facilement l’Américain Reshevsky (5,5-2,5) puis bat Tal (5,5-4,5). Mais en finale des candidats, il s’incline lourdement contre Boris Spassky (6,5-3,5) dont il prédit qu’il sera champion du monde l’année suivante (ce qui s’est produit).

Kortchnoi fait partie des cinq meilleurs joueurs du monde. Après un quatrième titre national remporté en 1970, il est à nouveau candidat : victorieux de Geller (5,5-4,5), il perd contre Petrossian dans un match crispant et fermé : l’ancien champion du monde gagne la seule partie du match, l’avant-dernière. D’ailleurs, pour affronter Bobby Fischer, Petrossian demande à Kortchnoi d’être son secondant mais celui-ci refuse. Alors que les deux hommes s’entendaient bien, est-ce le début de leur inimitié ? La même année, Kortchnoi dispute un match secret (qui n’a été révélé qu’en 1976) contre un jeune étudiant en sciences économiques : Anatoli Karpov. Ils font match nul (3-3).


Grande gueule trop libre.

Kortchnoi sent aussi qu’il faut franchir un cap. Il décide alors de faire évoluer son style vers un jeu plus offensif, même si ses traits dominants demeurent : combativité, endurance, technique en finale, sens de la contre-attaque et connaissance des débuts (il écrit plusieurs opuscules sur des ouvertures dont le gambit du Roi). A 40 ans, on cherche plutôt à consolider son jeu, Kortchnoi, lui, le révolutionne. Un travail de titan, qu’il accomplit avec au moins 4 heures de travail intensif, sans compter la préparation physique. Mais il a aussi ses défauts : Kortchnoi cherche souvent des voies secondaires, détournées et même dangereuses pour prendre l’avantage. Cela lui coûte quelques défaites.
Mais surtout, Kortchnoi n’a pas sa langue dans sa poche. Pour les journalistes, c’est un bon public mais pour les autorités soviétiques, il va beaucoup trop loin. Il n’hésite pas à déclarer que Fischer est le meilleur joueur du monde et de loin, avant son match contre Spassky.

Les problèmes commencent alors à venir. Selon Kortchnoi, on lui donne de médiocres entraîneurs, on l’empêche de se préparer correctement (il dispute un match secret contre Bronstein en 1973, qui n’a été révélé qu’en 1995 dans un ouvrage publié par ce dernier). De plus, la Fédération lui préfère Karpov : plus jeune, modèle de l’homo sovieticus (Pur Russe de l’Oural, issu d’une famille ouvrière) alors que Kortchnoi représente le monde intellectuel, des origines bourgeoises, sans compter le fait que Leningrad a toujours été une ville "rebelle" aux yeux des autorités soviétiques.

Pourtant, Kortchnoi participe au cycle du championnat du monde : à l’interzonal de Leningrad, il partage la première place avec Karpov. Toujours en 1973, il est vice-champion d’URSS, avec Karpov, derrière un Spassky revanchard après sa déroute contre Fischer.

L’année suivante est celle du tournoi des candidats : il défait à l’expérience le jeune Brésilien Mecking (3 victoires à 1 en 13 parties). Il affronte en demi-finale Tigran Petrossian. Mais contrairement au match de 1971, Kortchnoi refuse de jouer à Moscou où Petrossian est chez lui, alors que Kortchnoi devait se contenter d’un « modeste  hôtel » (selon les standards soviétiques). Le match a lieu à Odessa.

L’histoire de ce match est étrange. Petrossian se laisse mater au 35è coup mais un incident se produit : l’Arménien, qui est sourd, avait l’habitude d’agiter ses jambes au moment du zeitnot. Il les agitait tellement qu’il en secouait la table. Kortchnoi s’en serait plaint. Mais la scène s’est répétée. Petrossian cherchait-il à viser les jambes de Kortchnoi ? Celui-ci a menacé son adversaire mais a-t-il exécuté ses menaces ? Quoiqu’il en soit, après 5 parties, alors que Kortchnoi menait 3-1 (il fallait 4 victoires pour gagner le match), Petrossian abandonne. Il se fait hospitaliser et se plaint auprès de la fédération soviétique. Il tente de faire disqualifier Kortchnoi mais ni la fédération soviétique, ni la fédération internationale n’agiront dans ce sens.

Kortchnoi contre Karpov lors de la finale des candidats en 1974. Le match a lieu à Moscou, dans la salle des colonnes de la maison des syndicats, qui a été aussi le théâtre des premiers matchs Kasparov-Karpov.


La finale des candidats contre Karpov, qui a facilement écarté Spassky, a lieu à Moscou dans une atmosphère partisane. Pour Kortchnoi, ses préparations étaient divulguées. On lui avait retiré un de ses entraîneurs, le grand-maître Fourmian, pour travailler avec Karpov. C’est ainsi qu’il expliqua sa défaite dans la deuxième partie, sur une préparation modèle de Karpov. Dans ce match prévu au vainqueur de 5 parties dans la limite des 24 jouées, Karpov mène 3-0 après la 17è partie, où Kortchnoi a gaffé. Mais le vétéran revient, gagne deux parties et la dernière est télévisée. La partie nulle sauf un Karpov, amaigri (47 kilos), qui remporte le match et deviendra quelques mois plus tard champion du monde, sur le forfait de Bobby Fischer.



Le 12 novembre 1975, Viktor Kortchnoi affronte dans le cadre d'une simultanée, un jeune garçon de douze ans. La photo a été prise après le 19è coup des Noirs. Qui est ce jeune homme ? Il s'appelle Garri Kasparov. La partie s'est achevée par un match nul (sources multiples dont Chessbase.com)


La fuite.

Après le match, Kortchnoi donna une interview à la presse yougoslave : il se montra très critique à l’égard de Karpov et de son jeu. Même s’il était un lutteur, il ne lui donnait aucune chance contre Bobby Fischer. La Fédération Soviétique n’accepta pas ce nouvel écart et sanctionna durement Kortchnoi : salaire diminué, privation de tournois à l’étranger et même dans le pays, exclusion de la sélection nationale. Il se trouva à l’écart même de ses amis : Bronstein refusa de disputer un match contre lui (Bronstein n’était déjà pas dans les papiers des autorités et ne voulait pas aggraver son cas). Paul Kérès l’avait invité à un tournoi et s’était fait réprimander (mais il mourut brusquement quelques jours avant ce tournoi en revenant d’une tournée au Canada). Il faut savoir que le statut de joueur d’échecs de haut niveau est très privilégié en URSS. Kortchnoi envisagea dès 1975 un départ de l’URSS mais personne dans son entourage ne croyait qu’il le ferait. Surtout qu’après un an, les sanctions ont été levées. Pour Kortchnoi, c’est Karpov qui était à l’origine de cette clémence ; en effet, le nouveau champion du monde considérait que l’absence de Kortchnoi dévaluait son propre mérite. C’est ainsi qu’à la fin de 1975, Kortchnoi put aller à Hastings. Il y rencontra Genna Sosonko, un maître passé à l’Ouest. Il lui donna toute une série de livres, avec interdiction de les utiliser ou de les communiquer. Ces livres étaient précieux et Kortchnoi avait préparé sa fuite : il ne fallait pas révéler son plan.
Le 1er juillet 1976, Kortchnoi entame le tournoi IBM d’Amsterdam. Dominateur, il s’impose en compagnie de l’Anglais Tony Miles. Le jour de la dernière ronde, paraît-il, il demande à ce dernier comment on dit asile politique en anglais. Après avoir remporté le tournoi, Kortchnoi accompagne sa délégation disputer une simultanée. La suite vous la connaissez.

Cette nouvelle a été à la fois stupéfiante et peu surprenante. Stupéfiante car Kortchnoi était le plus fort joueur d’échecs à faire défection. D’autres maîtres et grand-maîtres étaient passés à l’Ouest comme le Tchèque Pachman, victime de la normalisation d’après 1968. Ou d’autres maîtres soviétiques comme Sosonko ou Yacov Murey (un des futurs secondants de Kortchnoi). Les autorités soviétiques n’ignoraient certainement pas les intentions de Kortchnoi (dans un article publié le lendemain par le Times, on évoquait les intentions bien connues de Kortchnoi) mais pourquoi ont-ils permis cette situation ? Pensaient-ils que Kortchnoi resterait bien au chaud dans le cocon, avec tout ce qu’apporte le statut comme évoqué plus haut, en sachant qu’il laisse femme et enfant ? Était-ce aussi une façon de régler le problème de la rivalité interne avec Karpov ?


C’est une nouvelle peu surprenante car on savait les démêlés de Kortchnoi avec sa fédération. Et puis, quelques jours avant la fin du tournoi, Kortchnoi avait donné une interview à l’AFP : il expliquait la mauvaise forme de Spassky en 1976 par les problèmes que les autorités soviétiques lui posaient après son mariage avec une Française. Et en plus, Kortchnoi critiquait le boycott des Olympiades d’Haïfa par l’URSS. D’ailleurs, Kortchnoi reconnut que c’était le Rubicon qu’il venait de franchir : il ne pouvait pas rentrer en URSS sans avoir à rendre des comptes.

Viktor Kortchnoi en août 1976, quelques jours après son passage à l'Ouest. Kortchnoi n'a jamais invoqué des raisons politiques pour expliquer sa défection : il a toujours déclaré que c'était pour poursuivre sa carrière, qui était compromise en URSS. Il ajouta dans une interview que ce sont les Soviétiques qui ont considéré sa défection comme politique. Kortchnoi est le plus fort grand-maître à avoir fui l'URSS alors que la plupart de ceux qui sont partis avant ou après lui, n'étaient pas des candidats au titre mondial. (Photo. Source chessbase.com)

2 commentaires:

Gin Tonic a dit…

Toujours bien.

Tarswelder a dit…

Le jour où Kortchnoi passa à l'ouest, Guy Drut devenait champion olympique.