vendredi 1 avril 2016

Tournoi des candidats 2015. Un Kar(iakin) pour défier un Car(lsen)

Durant ce mois de mars, le tournoi des candidats de Moscou s'est déroulé pour donner à Magnus Carlsen, le nom de son challenger pour le championnat du monde, qui se déroulera en novembre à New York. C'est à la dernière ronde que le Russe,Sergey Kariakin s'est imposé.



Les protagonistes.

8 joueurs s'affrontent en parties aller et retour sur 14 rondes. C'est une formule de plus en plus rare dans le monde des échecs, qui confère au tournoi des candidats une certaine originalité par la durée du tournoi. Le vainqueur est désigné challenger de Magnus Carlsen, le champion du monde norvégien, détenteur du titre mondial depuis 2013.

Voici la liste des participants.

Vishy Anand (Inde). Champion du monde de 2007 à 2013, vice-champion en 2013 et 2014, vainqueur du dernier tournoi des candidats. A 46 ans, c'est le vétéran du tournoi au palmarès incomparable pour ses concurrents. Même s'il n'est plus le champion qu'il a été, il est toujours très bien préparé pour atteindre les objectifs qu'il se donne.

Fabiano Caruana (Etats-Unis). Présenté depuis plusieurs années comme le principal rival de Carlsen, Caruana dispute enfin le tournoi des candidats. Par son classement (n°2 mondial), il est le léger favori.

Hikaru Nakamura (Etats-Unis). Vainqueur de l'open de Gibraltar en février, Nakamura paraît en bonne forme et prêt à saisir sa chance. Mais s'il a déjà gagné de grands tournois, ses performances dans les tournois les plus forts restent sujettes à débat.

Sergey Kariakin (Russie). Le champion russe n'est pas le plus connu ni le plus charismatique. Il a un beau palmarès (victorieux à Wijk aan Zee ou en Norvège, champion du monde en parties semi-rapides en 2012, vainqueur de la coupe du monde 2015). Ce qui lui manque c'est de la régularité et un poil d'ambition dans son jeu.

Anish Giri (Pays-Bas). Le Néerlandais peut se pavaner d'avoir un bilan positif contre Carlsen et d'être très difficile à battre (invaincu en partie longue en 2015). Le problème c'est qu'il ne gagne que très rarement et que son palmarès manque d'un titre majeur par cette frilosité trop affichée.

Peter Svidler (Russie). Le multiple champion de Russie est un habitué de la compétition car il performe bien à la coupe du monde (finaliste en 2015 ce qui l'a qualifié). C'est le moins bien classé de tous mais pas le moins dangereux.

Veselin Topalov (Bulgarie). Le champion du monde 2005 le reconnaît volontiers. Le titre mondial n'est plus une obsession au point de l'avoir marqué durablement lorsqu'il a perdu son match contre Anand en 2010. Topalov est un animateur : lorsqu'il est en forme, il peut casser tout sur son passage comme au Norway Chess Classic 2015 où il l'a emporté. Mais dans le cas contraire, il peut vite prendre sa série de défaites.

Levon Aronian (Arménie). Autant les autres se sont classés par des performances (qualification par des tournois ou par le classement), autant Aronian est l'invité de l'organisateur (qui est arménien même si le tournoi se dispute à Moscou). Sa place n'est pas usurpée mais l'Arménien n'a jamais été capable de combler les attentes qu'on place en lui, pour le titre mondial. Vainqueur de la Sinquefield Cup en 2015, on espère qu'il a retrouvé un semblant de moral et de motivation.


Match à trois.

Le début du tournoi annonce ce qui a été la couleur. Un trio semble émerger dans la multitude de nullités (40 sur 56 parties) : Sergey Kariakin, Levon Aronian et Vishy Anand. Un seul joueur perd toute chance dès le début du tournoi : Veselin Topalov perd deux de ses trois premières parties. Kariakin et Aronian prennent même une petite option à la fin des parties aller : le Russe bat Anand et Aronian bat un Nakamura peu inspiré. Avec 4,5 points sur 7, ils devancent l'Indien (4) puis Caruana et Giri (3,5) qui n'ont fait que des parties nulles.

Caruana prend la place d'Aronian dans la deuxième phase. L'Américain gagne enfin une partie contre son compatriote Nakamura (ronde 8). Aronian commence à décrocher à la 9è quand il s'incline contre Anand. Celui-ci en profite pour rejoindre Kariakin en tête (5,5) devant Caruana et Aronian (5). Caruana bat Anand dans la 10è ronde et remplace ce dernier pour partager la première place avec Kariakin (6). Quatre joueurs peuvent encore l'emporter mais en perdant contre Svidler (ronde 11), Aronian lâche presque le tournoi ; dans la même ronde, Anand prend sa revanche sur Kariakin et reprend la tête à égalité avec Caruana (6,5) devant Kariakin (6). La prestation de l'ancien champion du monde est remarquable : on se rêve à un troisième duel avec Magnus Carlsen.

Maudit règlement.

Pourtant, les histoires de départage vont considérablement impacter la fin de tournoi et la stratégie des joueurs. Conscient qu'il lui faut marquer encore, Anand prend trop de risques dans une ouverture tendue contre Nakamura : l'Américain le châtie, ce qui condamne quasiment Anand. Toujours dans la ronde 12, Kariakin écarte Topalov et rejoint Caruana en tête (7 contre 6,5 à Anand).

La treizième ronde est le véritable tournant de la compétition. Si Anand doit serrer le jeu pour annuler contre Giri, les parties Aronian-Kariakin et Caruana-Svidler dépassent les 100 coups. Dans le premier cas, Kariakin défend bien une finale avec une pièce de moins pour deux pions de plus et annule sans trop de souci. L'autre partie est plus dramatique : Svidler manque une chance de prendre l'avantage vers le 35è coup et c'est Caruana qui prend le dessus : il a un puis deux pions de plus mais Svidler sacrifie son fou pour arriver dans une finale tour et fou contre tour théoriquement nulle mais si difficile à jouer pour les deux camps. Au 102è coup, Svidler joue le mauvais coup de roi (Ra6 au lieu de Ra4 annule). Mais Caruana rate le gain, digne des positions théoriques connues en finale, vers le 111è coup. Malheureusement pour l'Américain, la règle des 50 coups s'applique au 116è (la partie est déclarée nulle si aucun pion n'a été joué ou si aucune prise n'a été effectuée pendant 50 coups). C'est la balle de match qui échappe au numéro deux mondial.

Résultat : Kariakin et Caruana restent en tête (7,5) alors qu'ils s'affrontent à la dernière ronde. Anand est à un demi-point mais il a les Noirs contre Svidler. Les autres sont hors-jeu.

Le règlement est le suivant : si Kariakin et Caruana font nulle et qu'Anand ne gagne pas, Kariakin gagne le tournoi au bénéfice de son plus grand nombre de victoires (3 contre 2). Si Anand gagne et que les deux autres font nulle, c'est l'Indien qui passe devant au nombre des victoires. Conséquence : Caruana est obligé de gagner pour se qualifier.

Anand est convaincu qu'il ne peut pas se qualifier et sa partie est nulle. Caruana joue une ouverture risquée mais Kariakin joue aussi pour le gain ; il sacrifie un pion pour ouvrir les lignes contre le roi noir. L'Américain semble bien placé pour jouer un long combat mais il gaffe et il rate un superbe sacrifice de tour, qui dénude complètement le roi de Caruana. Cinq coups plus tard, il abandonne.

Avec 8,5 points, Kariakin l'emporte somme toute logiquement car il a fait la course devant. Caruana et Anand complètent le podium avec 7,5 points. Giri, Aronian, Svidler et Nakamura (7) atteignent les 50% des points et seul Topalov (4,5 points) n'a pas la moyenne. 6 joueurs se tiennent en une nulle d'écart. Vraiment trop frileux, Anish Giri rentre dans l'histoire d'une médiocre façon : il est le seul joueur dans l'histoire des tournois des candidats à avoir réussi 100% de parties nulles.

S'il n'y avait pas eu ce règlement, Caruana n'aurait pas joué de la même manière et il aurait sans doute pu annuler. Je propose que le départage ne soit pas déterminé par un règlement administratif quelconque mais par un match même en parties rapides, comme le championnat du monde le fait en cas d'égalité. Dommage donc qu'on échappe à ce spectacle dramatique.

Sergey Kariakin (à gauche) analyse sa partie gagnée contre Fabiano Caruana (à droite). Le Russe natif de la Crimée devient le premier russe depuis Vladimir Kramnik en 2008 à disputer un championnat du monde. Autant dire une éternité pour la Russie.
Le rendez-vous contre Magnus Carlsen est fixé au mois de novembre à New York. Kariakin a sa chance même si son manque d'expérience en match peut peser, il peut faire aussi prévaloir sa combativité : en finale de la coupe du monde 2015 contre Svidler, il était mené 2-0 avant d'égaliser et de gagner en prolongations 6-4.

8 commentaires:

Gin Tonic a dit…

Carlsen sera le favori du championnat.

Elfe a dit…

Salut ginto et tars,

Comme d'habitude tes articles sur les échecs sont passionnants à lire.
On se sent vraiment dedans ... bravo.
Ayant par le passé été pro-Kasparov, je vais tout naturellement soutenir Carlsen.

Tarswelder a dit…

Merci Elfe.

Je n'ai pas publié d'analyse des parties parce que je ne les ai pas trop suivies et en plus ça semble assez compliqué ou ça se limite à des variantes.

Sinon, le tournoi m'a un peu déçu dans la combativité. La victoire nette de Kariakin est un trompe-l'oeil. Mais Carlsen reste nettement favori.

Anonyme a dit…

Merci Tars pour cet article, qoiqu'un peu insipide.

Peu inspiré pour Nakamura est une lapalissade, il touche le roi, dans la partie mentionnée, ce qui obligatoirement un coup perdant (trois coups possibles de mémoire), il le relâche aussitot. IL dit j'adoube refuser par Aonian, ce qui est normal et perd u finale avec un pion de moins facilement nulle.

Cette règle est connue de tous, et doit se justifier pour éviter la triche je pense (peux tu préciser pourquoi cette règle). Mais je ne l'aime pas, je ne joue pas en club, non plus...

Je vais par ailleurs, exposer une vérité, en forme de compliment.
Tu as sans conteste, ces derniers années, contribué à former des joueurs français, fait débuter certains en club.
Tu as plus fais pour les échecs que beaucoup de dirigeants ou autres obscurs commissions.
Pour te donner mon humble niveau, j'ai débuté vers les 1500, il y a
3-4 ans et joue maintenant 2000 en blitz et 1900 en longue, en grande partie grâce à toi.

IL ne faut pas oublier Imineo et Stèphane Laborde, même s'ils sont apparus plus tard sur le net gratuit.

Tu as compris, comme eux, peut être sans t'en rendre compte, que la diffusion de masse sur le net touchait plus de gens qu'un grand forum parisien sur les échecs par exemple.
Un bémol sur daily tu touche moins que sur Youtube, mais les passionnés savent te trouver, et je leur indique ton compte ds que possible.
Il y a coté patriotique cependant pour daily.

De ma part, et je suis sûr, de la pat de beaucoup d'autres.

MERCI

Anonyme a dit…

Désolé pour les fautes, je ne peux pas corriger.

Je t'aime

Anonyme a dit…

Pour être vraiment complet, il y a une faute dans l'article.
Si Anand gagne la dernière ronde il fit deuxième car au départage le point a est les confrontations directes or dans ce triangle il est à 0, c'est Carunana qui finissait 1er, Anand ne pouvait plus finir 1er.

De toute façon le règlement de départage est un sketch (rappelons que Kramnik est battu par Carlsen comme ceci, nombre de victoires point b).
MVL qui finit deuxième derrière Carlsen au London Classic 2015 car il doit faire un match de départage pour faire la finale (ils sont trois égalité).
Il perd ensuite la finale car pas de jour de repos cad il a enchainé une partie, plus le départage pour aller en finale, plus la finale de départage en elle même contre Magnus.
N'importe quoi !
Il faut faire tout de suite des départage même en triangle.

S'il gagnait il finissait 1er du circuit open de l'année dernière et était qualifié aux candidats, en perdant il finit 3ème et ne se qualifie pas alors qu'il avait beaucoup plus sa place que certains.

Pour être un brin exhaustif notons la percée de Kevin Bordi et de blitzstreamn sur youtube, son ton est un brin décalé et "un peu plus jeune" que toi, mais c'est un bon pédagogue, son métier est d'ailleurs celui d'entraineur notamment via le net.
Ses analyses sont surement un poil plus pointue que toi (plus d'analyses de variantes non forcées) mais par manque de temps il ne fait quasiment que l'actu.
Or c'est l'aspect histoire qui m'a fait venir aux échecs n'ayant, surtout au début pas la prétention de devenir un bon joueur, et le coté gamin de qui est plus fort entre l'hippopotame et le rhinocéros (entre botvinnik et Anand ou entre Capablanca et Karpov etc).
Ne lâche surtout pas cet aspect historique qui est ta marque de fabrique et qui crois moi, intéresse certains plus que l'actu (il faut de tout). Je viens d'ailleurs de découvrir Nezhmetdinov il y a peu alors que je pensais presque tous les connaitre.

Sinon je conseil la chaine Todor Todorov, il est aussi entraineur (son discours est abordable). Il y a peu de vidéos, la moitié sont pour les purs débutants, mais l'autre !!!
On voit, sauf ton respect et même celui de Kevin, la différence entre un MN, un MI et un GMI, le sentiment que j'ai eu en regardant ses vidéos jamais je ne l'avais eu auparavant.
Et puis son accent bulgare est à craquer.

Pour les plus motivés Luc Pillier fait des choses correctes quoiqu'en dessous de vous 2 je pense.
Mais même si avec le temps il s'est améliorer il reste chez lui un coté indéniablement br.....r.
Je le snob donc au contraire de toi ou autre Imineo.

Pardon pour le spam et les fautes.

Tarswelder a dit…

Salut xxx (ben oui comment je t'appelle).

C'est vrai que j'avais oublié l'histoire du roi de Nakamura. La règle est pièce touchée, pièce jouée, pièce lâchée, coup joué. C'est une règle qui évite de perturber l'adversaire si on s'amuse à jouer ses coups puis à les reprendre.

L'histoire du départage à trois est un peu confus. Parce que souvent, les règles de départage à deux ne sont pas les mêmes à trois. Personnellement, je milite pour un match de départage quand les joueurs sont à égalité et lorsque leur bilan l'un contre l'autre est aussi égal (à condition de jouer les Blancs et les Noirs). Par contre, pas de blitz mort subite qui est une escroquerie. On joue jusqu'au bout.

Pour le reste, chacun a son style. J'ai toujours été sur Dailymotion mais j'ai mis aussi les mêmes vidéos sur Youtube. Et comme Dailymotion me pose des problèmes quand je veux publier la vidéo, je pense que je ne publierai que sur Youtube désormais. D'ailleurs les dernières sur la partie de dingue entre Navara et Wojtaczek se trouve sur Youtube et pas sur Dailymotion. Mais je ne ferai pas de rapatriement.

Comme je l'ai dit aux uns et aux autres, mes vidéos ne sont nullement une fin en soi mais un début à l'analyse. Je n'ai pas le niveau de Todorov qui est largement plus compétent que moi. Laborde veut faire du commentaire de foot et c'est pas terrible (franchement la façon dont il a commenté le dernier championnat de France me déplaît sous cet aspect). Je commente assez peu les parties actuelles car lorsque je cherche des informations et des analyses dessus, c'est difficile d'avoir des explications. J'ai le sentiment que les joueurs actuels sont de mauvais pédagogues, qu'ils ne savent pas expliquer ce qu'ils jouent ou bien qu'ils ne veulent pas le faire (pour ne pas dévoiler leur pensée ou parce qu'ils veulent être mieux payés). Encore que New in Chess les pousse un peu à réfléchir.

De là à dire que j'ai fait progresser quantité de joueurs, je n'en sais rien. Chacun trouve ce qu'il a envie de trouver, l'essentiel est de faire apprécier le jeu, sa richesse et de pousser à réfléchir.

Bibbip78 Chess a dit…

Salut Tars,

Je plussoie volontier xxx (surnom adopté) pour dire que tu as dû inspirer pas mal de joueurs. Pour ma part, avant de découvrir ta chaîne, je ne faisais que des blitz sur internet en confondant les dames et les échecs. Il y a quelques années quand j'ai découvert ta chaîne j'ai vraiment entrevu la complexité (et la beauté du coup) du jeu. C'est ce qui m'a par la suite donné envie de pousser la porte d'un club et de faire de la compétition. Et pour que la boucle soit bouclée, j'ai récemment ouvert une chaîne youtube pour à mon tour tenter de transmettre la passion du jeu. Tout ça pour te dire un grand merci!