vendredi 15 avril 2016

Linarès 1991. Et Ivanchuk renversa le monde.


En ce mois de février 1991, l'URSS n'avait pas disparu alors que la coalition internationale écrasait l'Irak de ses bombes. Mais un tremblement de terre s'est produit quelque part en Andalousie avec la victoire sensationnelle de Vassili Ivanchuk, devant les deux K.




Le contexte.

Le 9ème tounoi international « Ciudad de Linarès » est organisé par un riche mécène, qui a fait fortune dans la grande distribution : Luis Rentero. Amateur d'échecs et de corrida (à Linarès est mort le célèbre matador Manolete, tué par le taureau Islero -si vous connaissez un Singe en hiver-), le bouillant organisateur avait décidé de réunir le gotha échiquéen mondial pour un super tournoi. Peu de prix distribués mais beaucoup de cachets en guise d'invitation. Pour y participer ? Se battre jusqu'au bout et ne pas se contenter de nulles courtes et plates. C'est la raison pour laquelle, Rentero finit par écarter des joueurs comme Ulf Andersson ou Boris Spassky, trop pacifiques à leur goût.

Le tournoi s'est disputé un peu plus de deux mois après le cinquième championnat du monde opposant Garri Kasparov à Anatoli Karpov. Les deux champions soviétiques dominent largement la planète blanche et noire, même si la domination de Kasparov est de plus en plus nette sur son rival. D'ailleurs, Kasparov fait son retour en tournoi après son match victorieux pour défendre son titre (il avait gagné en 1990 pour sa première apparition). Karpov, lui, avait disputé et gagné un tournoi en Italie (à Reggio Emilia) au mois de janvier.

L'hôtel Anibal (ici en 2009) de Linarès était le théâtre de ce grand tournoi.


Les participants.

Ce tournoi de Linarès n'est pas commun : on y trouve les meilleurs. Outre Kasparov et Karpov, on a deux anciens vainqueurs du tournoi : le Néerlandais Jan Timman (vainqueur en 1988 et finaliste des candidats en 1990) et le Yougoslave Ljubomir Ljubojevic, qui réside d'ailleurs à Linarès. Mais les deux sont plutôt des outsiders.

La délégation soviétique est bien présente (9 joueurs sur 14 à l'époque). Elle est composée de joueurs d'expérience comme Alexandre Beliasvky (co-champion d'URSS en 1990) ou Arthur Youssoupov (demi-finaliste du dernier cycle des candidats), Jan Ehlvest, Mikhaïl Gurevich (ancien secondant de Kasparov) et Valeri Salov (ancien secondant de Karpov). Le Royaume-Uni est représenté par le cruciverbiste Jonathan Speelman, qui a été demi-finaliste du dernier tournoi des candidats.

Enfin la jeune génération débarque en force : elle a entre 17 et 23 ans. Il y a Vassily Ivanchuk, vainqueur de Linarès en 1989 (en ayant battu Karpov), Boris Gelfand, tous les deux soviétiques. Ils sont qualifiés pour les quarts de finale du tournoi des candidats. Si Gelfand a souffert pour passer, Ivanchuk a massacré son pauvre compatriote Youdassine (4+ 1=). Et puis on a le Lucky Luke indien, Visawanathan (pas encore Vishy) Anand, dont la victoire sur un autre prometteur soviétique Dreiev, a impressionné. Terminons enfin par un exilé soviétique : Gata Kamsky, vainqueur du fort tournoi de Tilburg en 1990, débarque au plus haut niveau. C'est le benjamin de l'épreuve (17 ans).

Avec une moyenne de 2658 points Elo, le tournoi franchit la catégorie 17 (un exploit à l'époque), surtout pour un tournoi à 14 joueurs.

Le ronde par ronde.

Ronde 1.

Rentero voulait du combat, il en a dès la première ronde : 5 parties sur 7 sont gagnées (Gelfand-Timman et Ljubojevic-Salov). Anand fait déjà peser la différence d'expérience à Gata Kamsky, qui commence son enfer. Beliavsky bat un Gurevich peu inspiré. Karpov gagne avec les Noirs contre Ehlvest, qui a toujours du mal contre les meilleurs. Enfin Youssoupov vient à bout d'un combat tendu contre Speelman. Mais la sensation vient de la victoire d'Ivanchuk contre Garri Kasparov dans le match des deux derniers vainqueurs du tournoi. La victoire est radicale et c'est un véritable séisme qui frappe Linarès.



Vassili Ivanchuk (source Chessbase) en 1991. Il triomphe dans un des plus grands tournois de l'Histoire.







Ronde 2.

Secoué, Kasparov reprend vite ses esprits. Il l'emporte sans trop de soucis contre Boris Gelfand, qui s'emmêle les pièces.Beliavky écarte Ehlvest. Ivanchuk, le héros de la veille, fait nulle contre Speelman mais l'Anglais aurait pu mieux jouer. Kamsky bat Ljubojevic au terme d'une lutte de 105 coups. Timman gagne avec les noirs contre Gurevich grâce à une prépartion maison. Youssoupov bat Salov avec les pièces noires. Cette ronde 2 connaît une autre sensation après la victoire d'Ivanchuk la veille : Karpov s'incline avec les Blancs contre Anand en commettant deux fautes consécutives. La fin de la partie est instructive.

 
Fin de la partie entre Karpov et Anand.

Ici Karpov a joué 45.Rf2-d3 ; Anand conclue élégamment par 45...Fd1 46.Rd3 Fxb3 !! et abandon. En effet, sur 47. Cxb3 c4+ regagne la pièce et la finale est gagnante pour les Noirs avec le pion b4 passé et soutenu et le roi noir qui va entrer dans le camp blanc.

A 22 ans, Viswanathan Anand entre dans la cour des grands dans ce tournoi si difficile. Mais 1991 est l'année où le champion indien s'affirmera comme un des meilleurs joueurs du monde : il a poussé Karpov dans ses retranchements dans leur match et à la fin de l'année, il bat les 2K à Tilburg.


Après deux rondes nous avons Anand, Beliavsky et Youssoupov avec 2 points, Ivanchuk et Timman avec 1,5 point, Kasparov, Karpov et Kamsky 1 point, Gelfand, Ljubojevic, Salov et Speelman 0,5 et Ehlvest et Gurevich 0.

Ronde 3.

Anand perd la tête. Dans une partie avantageuse, il s'incline contre Beliavsky qui mène avec 3/3. Mais Youssoupov est aussi à 3 succès avec son gain contre Kamsky. Avec 2 points, en compagnie d'Anand, Ivanchuk (nulle avec Salov 1) et Timman, qui a annulé contre Kasparov. Ce dernier est à 1,5 point comme Ljubojevic, qui a battu Karpov (1) ; l'ancien champion du monde encaisse un deuxième revers d'affilée. Les autres résultats : Gelfand (1)-Speelman( 1) et Ehlvest (0,5)-Gurevich (0,5) se terminent par la nulle.

Ronde 4.

Les deux leaders perdent des plumes : si Youssoupov (3,5) a bien résisté à Karpov (1,5), Beliavsky (3) perd au temps dans une position équilibrée contre Ljubojevic (2,5). Kasparov (2,5) bat avec les Noirs Gurevich (0,5). Ivanchuk (3) en fait de même contre Kamsky (1). Speelman (1,5) et Timman (2) font match nul comme Ehlvest (1) et Anand (2,5). Gelfand (2) gagne avec les Noirs contre Salov (1). Dans cette ronde, les Noirs ont gagné 4 fois pour 3 nulles et aucun gain blanc.

Ronde 5.

Le choc de la ronde oppose Youssoupov à Beliavsky. Ce dernier (4) s'impose avec les Noirs contre le sosie de Raspoutin (3,5), dont l'assassin est le prince Felix… Youssoupov ! Ivanchuk (4) gagne au temps contre Karpov (1,5), qui encaisse une troisième défaite en 4 parties, dans une position à peu près égale. Karpov est victime à plusieurs reprises de sa mauvaise gestion de son temps de réflexion. Quant à Kasparov (3), il ne peut battre Speelman (2) et se contente de la nulle. Ljubojevic (3,5) bat Ehlvest (1), Gelfand (3) bat Kamsky (1) et Timman (2,5) annule avec Salov (1,5). Enfin Anand (2,5) se fait piéger par un coup étonnant de Gurevich (1,5) et perd avec les Blancs. Ce dernier abandonne la dernière place à Kamsky et Ehlvest. Ivanchuk rejoint Youssoupov en tête.

Ronde 6.

Une seule victoire, celle de Karpov (2,5) qui bat Gelfand (3). Anand (3)-Ljubojevic (4), Beliavsky (4,5)-Ivanchuk (4,5) dans le duel des leaders, Ehlvest (1,5)-Youssoupov (4), Salov (2)-Kasparov (3,5), Gurevich (2)-Speelman (2,5) et Kamsky (1,5)-Timman (3) se terminent par la nulle.

Ronde 7.

On franchit la moitié du tournoi et Beliasky (5,5) continue de mener la course à la surprise générale. Il gagne avec les Noirs contre Boris Gelfand (3) qui est loin d'être le plus digne successeur de Kasparov, selon les dires du champion du monde à l'époque. Kasparov (4,5), lui, se débarrasse plutôt facilement de Gata Kamsky (1,5) dont c'est la cinquième défaite. Co-leader au début de la ronde, Ivanchuk (5) concède la nulle avec les Blancs à Ehlvest (2). Karpov (3) annule difficilement avec les Noirs contre Timman (3,5) et Speelman (3) et Salov (2,5) partagent également le point. Mais deux joueurs font une mauvaise opération : tous les deux à une demi-longueur de la tête, Ljubojevic (4) et Youssoupov (4) perdent avec les Blancs contre respectivement Anand (4) et Gurevich (3).

Ronde 8.

Cette ronde était attendue : Kasparov et Karpov se retrouvent l'un contre l'autre pour la première fois depuis le championnat du monde. On a eu le droit à une partie tranquille : Kasparov choisit un début prudent avec les Noirs et les deux joueurs annulent. Kasparov (5) perd néanmoins du terrain sur la tête et Karpov (3,5) ne remonte pas. Dans cette ronde 8, les deux premiers s'imposent : Beliavsky (6,5) est toujours incroyable : il châtie l'optimisme excessif de Timman (3,5) qui aurait pu faire nulle facilement. Ivanchuk (6) écarte Anand (4) avec les Noirs, en démontrant une meilleure connaissance théorique. Ljubojevic (4,5) et Youssoupov (4,5) font nulle, comme Gurevich (3,5) et Salov (3). Ehlvest (3) sort un peu la tête de l'eau en infligeant une nouvelle défaite à Gelfand (3) -sa troisième de rang-. Kamsky (1,5), lui perd contre Speelman (4) : il n'a marqué qu'une nulle lors des 6 dernières parties.

Alexandre Beliavsky (à droite) contre Valeri Salov lors du tournoi de Reykjavik en 1991. Véritable animateur du tournoi, le quadruple champion d'URSS réussit une de ses meilleures performances en carrière. Quant à Salov, avec 7/13, il réalise un bon tournoi. Sans avoir joué un premier rôle, il a joué un rôle important dans la fin du tournoi.


Ronde 9.

Le mors aux dents, Kasparov joue avec les Blancs contre Beliavsky. C'est la partie qu'il doit gagner, s'il veut encore espérer gagner le tournoi. Il joue une variante de la partie anglaise où il sacrifie un pion dans l'ouverture pour l'initiative. Beliavsky tente d'améliorer le sort des Noirs mais il se fait proprement dominer par le champion du monde. Cette victoire relance Kasparov (6) qui n'est plus qu'à un demi-point de Beliavsky (6,5). Et comme Ivanchuk (6,5) n'a pas réussi à vaincre Ljubojevic (5), il est revenu dans le coup.

Derrière, Youssoupov (5,5) reprend sa marche vers les accessits après avoir battu Gurevich (3,5). Salov (4) enfonce Kamsky (1,5), Timman (4,5) bat Ehlvest (3) , Gelfand (3) se ressaisit en battant Anand (4) et enfin Speelman (5) bat Karpov (3,5) qui est vraiment en méforme.

Garri Kasparov à Linarès (Chessbase.com). Vaincu par Ivanchuk à la première ronde, il a réussi à revenir dans la course mais il s'incline dans le sprint final. C'est la fin d'une série de 17 tournois consécutifs gagnés (seul ou à égalité).


Ronde 10.

Véritable empêcheur de tourner en rond, Jonathan Speelman tient avec les Noirs face à Beliavsky. La partie Youssoupov-Ivanchuk préfigure de leur match pour les candidats, qui devait avoir lieu en août 1991. Malgré un pion de plus, Ivanchuk ne s'impose pas. Cela fait les affaires de Kasparov qui domine facilement Ehlvest. Du coup, il rejoint en tête Beliavsky et Ivanchuk avec 7 points, Youssoupov est 4ème avec 6 points. Ljubojevic perd du terrain avec avoir concédé le point à Gelfand. Anand bat Timman et Gurevich bat Kamsky

Ronde 11.

Cette ronde est un tournant décisif car dans le match à trois, l'élimination s'opère. Ivanchuk (8) bat Gurevich, dont le choix de l'ouverture est quelque peu discutable. Kasparov (7,5), lui, ne peut battre Anand malgré un avantage acquis. Le grand perdant est Beliavsky (7) qui s'incline avec les Noirs contre Salov : ce dernier sacrifie audacieusement une pièce contre le roque de l'Ukrainien. Celui-ci défend jusqu'à commettre deux grosses fautes qui lui coûtent la défaite. Les autres résultats voient la victoire de Karpov sur Kamsky (5 défaites consécutives et une 9è en 11 parties), de Speelman sur Ehlvest, la nulle entre Gelfand et Youssoupov et entre Timman et Ljubojevic. Derrière Ivanchuk, Kasparov et Beliavsky, Speelman et Youssoupov ont 6,5 points.

Ronde 12.

En infligeant au pauvre Kamsky une nouvelle défaite, Beliavsky assure sa place sur le podium. Mais il ne peut plus gagner car devant, Ivanchuk a réfuté une mauvaise ouverture de Gelfand (victoire en 18 coups). Contre Ljubojevic, Kasparov a de la chance : gagnant, il sacrifie une tour mais c'est une gaffe. Dans le zeitnot, le Yougoslave rate le gain et la nulle. Le champion du monde s'impose avec énormément de réussite. Ces trois parties sont les deux décisives dans cette ronde : Anand-Speelman, Ehlvest-Salov, Gurevich-Karpov et Youssoupov-Timman sont nulle. Au classement, Ivanchuk mène avec 9 points, devant Kasparov 8,5 et Beliasky 8.

Ronde 13.
La dernière ronde du tournoi. Ivanchuk gagne le tournoi s'il fait nulle contre Timman car le départage contre Kasparov lui est favorable. Avec son gambit Marshall, il y parvient assez facilement. Kasparov doit aussi se contenter de la nulle contre Youssoupov, qui a réussi un excellent tournoi. Beliabsky, pour sa part, finit sur une mauvaise note : il s'incline face à Karpov, qui atteint la barre des 50 % de points. Speelman et Ljubojevic annulent. Salov l'emporte contre Anand, Gurevich en fait autant contre Gelfand et Kamsky finit sur une bonne note en battant Ehlvest.

Avec 50% des points (6,5/13), Anatoli Karpov a réussi un tournoi "sans". De mémoire c'est la première fois depuis qu'il est grand-maître qu'il perd 4 parties dans un seul tournoi (hors championnat du monde).



 Le classement final.


 Ce tournoi de Linarès entre dans l'histoire pour plusieurs raisons :

- Il met fin à une série de 17 tournois gagnés de Kasparov. Le dernier qu'il n'a pas remporté est celui de Moscou en ... 1981.
- Ivanchuk est le premier joueur à battre Kasparov et Karpov (ça vous l'avez compris). A 22 ans, c'est déjà sa deuxième victoire dans ce tournoi après 1989.
- C'est le pire tournoi de Karpov depuis 10 ans.
- Ivanchuk s'affirme comme le jeune rival le plus dangereux, même si Kasparov croit que Karpov est encore compétitif.
- Ce tournoi de Linarès est véritablement le premier de la série qui entre 1991 et 1998 lui donnera le surnom de "Wimbledon des Echecs" ; il est l'événement de l'année. Kasparov s'y imposera 9 fois entre 1990 et 2005 et en fera un objectif prioritaire.
- L'extraordinaire combativité tranche avec les autres tournois : 53 des 91 parties ont été gagnées (soit 58,3% de victoires). La moyenne de coups joués est de 46 (ce qui est supérieur à la moyenne qui est légèrement inférieure à 40).

Ce qui s'est passé après...

Le manque de succès de Kasparov et Karpov s'est confirmé quelques semaines plus tard à Amsterdam au mémorial Euwe. Les deux champions terminent troisièmes ex-aequo (invaincus mais avec 2 victoires pour 7 nulles) derrière Salov et Short.

En août, les quarts de finale des candidats ont brisé les espoirs d'Ivanchuk, qui s'incline contre Youssoupov en prolongation (alors qu'il menait avant la dernière partie réglementaire). Karpov gagne à l'arrachée contre Anand. Gelfand se fait dominer par Short et Timman écarte Viktor Kortchnoi. Jamais Ivanchuk ne sera en mesure de lutter pour le titre mondial (malgré une finale du championnat du monde FIDE en 2002). Gelfand ne sera jamais totalement l'espoir attendu, même s'il a disputé le championnat du monde 2012 contre Anand. L'Indien, quant à lui, entame sa trajectoire ascendante vers les sommets.

A la fin de 1991, Kasparov renoue avec le succès en tournoi en gagnant nettement à Tilburg. Anand termine deuxième en battant Karpov et Kasparov dans le même tournoi.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Peu de gens le savent mais

http://www.chessmetrics.com/cm/CM2/PeakList.asp?Params=199510SSSSSTS000000000000111000000000000010100

Ceci basé sur des calculs totalement objectifs, même si ce n'est pas obligatoirement 100% de la vérité.

Gin Tonic a dit…

Bien insipide, comme j'aime !