samedi 16 août 2014

Olympiades échiquéennes de Tromsö. Le soleil (polaire) se lève toujours à l'Est.

Tromsö, c'est en Norvège, c'est à hauteur du cercle polaire mais le gulf stream donne une certaine douceur au climat, qui contraste avec la latitude. La Norvège est désormais au coeur de la planète des cases : Magnus Carlsen est champion du monde, un des plus grands tournois du monde est organisé en mai (le Norway Chess Classic) et cette année, les Olympiades s'y sont déroulées. Malgré des problèmes financiers, l'épreuve a finalement eu lieu et l'impact médiatique a été au rendez-vous là-bas.






Tournoi mixte. La Chine crée la sensation.

Depuis son apparition dans le paysage échiquéen en 1978 (les Echecs étaient interdits sous Mao), la Chine n'a cessé de s'affirmer. En 2006, l'équipe avait décroché la médaille d'argent par équipes mais à part 2004, elle a toujours fini dans les 10 premières.



Mais cette année, l'Empire du milieu a imposé sa loi au centre des 64 cases. 11 matchs, 8 victoires et 3 matchs nuls, 19 points et 2 longueurs d'avance sur le deuxième. La Chine (Wang Hue, Liren Ding,  Yangyi Yu, Ni Hua, Yi Wei) a fait la différence en battant la France 2,5-1,5 à la ronde 10, après avoir écarté l'Azerbaïdjan à la ronde 8 pour le match au sommet. Opposée à la Pologne à la ronde 11, elle l'emporte sans problème. Dans l'équipe chinoise, il n'y a aucun joueur parmi les 30 meilleurs mais beaucoup de joueurs dans les 50 premiers, des éléments prometteurs, une équipe solide et homogène, où chacun a joué son rôle à la perfection. Car pour gagner dans ce tournoi, il ne faut pas un super-joueur et un reste beaucoup moins fort, comme c'est le cas de pays comme la Norvège ou l'Italie. Il faut 5 joueurs de niveau proche, pour pouvoir faire la différence au premier comme au dernier échiquier, selon les matchs. Faire la différence, c'est tenir avec les pièces noires et stopper les "buteurs" adverses.

Derrière la Chine, la Hongrie termine à la deuxième place. 3 fois vainqueur de l'épreuve (1927,1928 et surtout 1978 devant l'invincible URSS), elle n'avait plus été à pareille fête depuis 2002 et une médaille d'argent derrière la Russie. L'équipe a été bien construite : alors que les capitaines ont tendance à aligner leur équipe dans l'ordre du classement, celui des Magyars a placé intelligemment ses cinq joueurs (qui ne sont pas interchangeables mais qui sont disposés dans un ordre fixé avant le tournoi). Les buteurs étaient à la fin comme le prometteur Richard Rapport. Mais c'est en fin de tournoi que les Hongrois ont décroché leur médaille. Le match nul contre l'Ukraine à la dernière ronde leur donne la médaille d'argent.

Mais l'énorme sensation vient de l'Inde. Sans Vishy Anand, l'ancien champion du monde, sans même un autre grand-maître, elle décroche la médaille de bronze au nez et à la barbe de la Russie (4è), l'Azerbaïdjan (5), l'Ukraine (6è), Cuba (7è) et l'Arménie (8è) champion olympique sortante. Oui car sa victoire (3,5-0.5) à la dernière ronde contre l'Ouzbékistan lui a permis de passer devant tout le monde au départage, alors que la plupart de ses rivaux faisaient match nul ou gagnaient par le plus petit écart (2,5-1,5). C'est le charme et le drame des opens par équipe. Il faut gagner la dernière ronde en force pour gagner beaucoup de places. L'Inde a passé son temps autour de la 10è place, se retrouve 8è après la 10è ronde et termine finalement 3è.

Les grosses déceptions viennent des favoris : la Russie rate son milieu de tournoi (nul contre la Bulgarie et l'Espagne, défaite contre la République Tchèque et courte victoire contre la Norvège 2) mais finit en force au pied du podium. Mais depuis 2002, elle n'a plus gagné une Olympiade. L'Arménie est sortie de son tournoi après sa défaite contre la France. Elle n'a jamais été capable de rattraper le terrain perdu. L'Ukraine est piégée par le départage et quelques défaites surprises. Enfin l'Azerbaïdjan a mené le tournoi jusqu'à sa défaite contre la Chine. Elle a mis 2 rondes à s'en remettre et elle n'a pas pu rattraper le terrain perdu. Reste la France (13è) mais on en reparlera. Les Etats-Unis (14è), l'Angleterre (28è) ont raté leur tournoi même si les Américains auraient pu espérer mieux avant la dernière ronde. Enfin la Norvège (29è) de Magnus Carlsen a déçu. En fait c'est plus l'inconstance du champion du monde qu'on a relevé : capable de dégoûter le numéro 3 mondial par une ouverture oubliée, Carlsen s'est aussi sabordé contre l'Allemagne ou la Serbie par des défaites curieuses, dues à son jeu atypique et un chouia provocateur. Dur, dur aussi pour les Tchèques, qui se sont brûlées à la première place et qui dégringolent en perdant leurs dernières rondes au 26è rang.

Outre l'Inde (3è pour un 19è rang au départ), les bonnes surprises viennent de la Biélorussie (11è pour un 27è rang), l'Ouzbékistan, l'Argentine (17 et 18è pour des places estimées au-delà de la 30è)

Open féminin. L'ordre est respecté.

C'est rare dans un tel tournoi mais les quatre premières équipes à la moyenne du classement terminent aux quatre premières places... mais pas dans l'ordre. En fait, inversez la Russie et la Chine, puis conservez l'Ukraine et la Géorgie et vous avez l'ordre du classement. L'Arménie et le Kazakhstan (17è au départ) complètent le top 6. Si l'Iran a fait la sensation au début du tournoi en prenant la tête, le niveau était un peu trop fort pour elles. La Mongolie termine 16è en étant 28è au départ. Cette compétition a été marquée par la disparition des joueuses burundaises en plein tournoi, sans explication connue, ainsi que par la mort brutale de deux joueurs.



La Russie (Lagno, Gunia, Kosteniuk, Pogonina, Girya) a imposé sa loi en gagnant ses 9 premiers matchs, dont celui contre la Chine d'Hou Yifan la championne du monde. Puis à la ronde 10, on attendait le duel Ukraine-Russie, si lourd par le contexte politique et plus pesant en raison du départ de l'Ukrainienne Katherina Lagno pour la Russie il y a quelques semaines, où elle a acquis la nationalité. L'Ukraine l'emporte 2,5-1,5 et s'assure de la médaille de bronze. La Chine, accrochée par le Vietnam, n'en a pas profité. A la dernière ronde, Ukraine et Chine se sépare par la nulle et la Russie bat la Bulgarie difficilement.

Et la France ?

Les garçons terminent 13è et les filles 12è. Mais on peut dire que la déception est immense par rapport aux espoirs. A la ronde 8, les hommes (Vachier-Lagrave, Bacrot, Fressinet, Edouard, Tkachiev) étaient 2è et les filles 3è. A la ronde 9, les Français étaient ex-aequo avec la Chine. Mais deux défaites contre la Chine et la Russie ont repoussé la France au-delà de la 10è place, alors qu'elle pouvait décrocher une première médaille par équipes. Deux défaites 1,5-2,5 qui sont de véritables crèves-coeur : 3 nulles et 1 défaite avec les Blancs et le sentiment que la victoire contre la Chine était possible et le match nul contre la Russie également. Mais aux Olympiades, perdre deux matchs de suite, surtout à la fin, vous fait chuter dans le classement. Les rêves de victoire se sont envolées dans la ronde 10 contre la Chine et pour décrocher une démaille, il fallait gagner contre la Russie. Dur dur à avaler car cette équipe (3è au départ) ne mérite pas ce classement. Vice-champions d'Europe en 2013, les Français sont encore tombés contre la Russie, qui n'était pas dans sa meilleure forme.

Pour les filles (Sebag-Millet-Collas-Guichard-Congiu), la débâcle contre la Chine (ronde 9) a été suivi d'une défaite contre le Kazahstan. Elles sont passés du 3è au 17è rang pour finir par une victoire contre la Serbie et terminer 12è. C'est moins décevant que les hommes mais le parcours est bon, surtout après un désastreux championnat d'Europe l'an passé (24è sur 32).

Enfin, terminons par la Gaprindashvili Cup, qui porte le nom d'une ancienne championne du monde qui a joué pour l'équipe d'URSS féminine et masculine. Elle est attribuée au pays qui a les meilleurs résultats cumulés dans les deux tournois. La Chine et la Russie terminent à égalité (37 points) mais le départage est encore favorable aux Chinois. L'Ukraine termine troisième.

Et la suite ?

Pour nos Français, ce sont les championnats de France à partir de lundi à Nîmes. Peu de repos donc. Pour les prochaines olympiades ? Ce sera Bakou en Azerbaïdjan en 2016 et Batoumi en Géorgie en 2018.

Le Martien réélu.

Sans surprise, le président russe de la FIDE Kirsan Iloumjinov a été facilement réélu pour un nouveau mandat. Par 110 votes à 60, les fédérations l'ont préféré à Garry Kasparov, l'ancien champion du monde. Pas assez fédérateur, mais surtout trop marqué politiquement contre Poutine, Kasparov n'avait aucune chance dans un système totalement fermé et corrompu. Il se dit qu'Iloumjinov (qui a rencontré Khadafi et Assad en pleine guerre civile, qui dit avoir rencontré des Martiens) laissera sa place à un autre russe : Andrei Filatov, président de la fédération russe et surtout un proche de Vladimir Poutine. Le pouvoir sovié... russe n'a pas l'intention de lâcher les rênes d'un sport que le pays domine depuis 1945.

Bye bye madame.

Je terminerai cet article insipide pour saluer Judit Polgar. La Hongroise, âgée de 38 ans, jouait pour l'équipe mixte hongroise au cinquième échiquier (celui de remplaçant). Elle a annoncé mercredi dans le Times, qu'elle mettait un terme à sa carrière professionnelle, pour se consacrer à sa famille et à sa fondation. Meilleure joueuse de tous les temps, elle a battu 10 champions du monde (à toutes les cadences) même si elle n'a jamais été candidate au titre mondial. Elle aurait facilement été championne du monde mais le titre féminin ne l'a jamais intéressé. Elle a été pendant 25 ans la meilleure joueuse du monde et elle quitte la compétition avec une médaille d'argent mais une défaite, contre l'Américain Shankland. Bravo à elle pour sa carrière, même si elle se faisait plus rare depuis quelques années.

2 commentaires:

Gin Tonic a dit…

Les 2 équipes françaises ne sont donc pas passées très loin d'une belle perf. Dommage.

Tarswelder a dit…

Les filles c'était dur car elles n'étaient pas au complet et que les trois premières étaient clairement plus fortes.

Les garçons c'est vraiment regrettable, surtout contre la Chine : deux positions avantageuses qui finissent par la nulle et une finale égale qui est perdue.