mercredi 2 avril 2014

"Vishy" aura sa revanche

Au mois de novembre dernier, Viswanathan 'Vishy' Anand perdait son titre de champion du monde d'échecs contre Magnus Carlsen. Cinq mois plus tard, il remporte nettement le tournoi des candidats de Khanty-Mansiysk et obtient le droit d'affronter le Norvégien pour un match revanche.


Source. Chess and Strategy/Chessbase.com



Après sa déroute contre Magnus Carlsen, Anand a énormément hésité à participer à ce tournoi. Dans une interview, il a d'abord laissé entendre qu'il ne participerait pas mais ensuite, il a déclaré dans un autre entretien, qu'il n'avait pas encore pris sa décision. Il raconte que c'est Vladimir Kramnik qui l'a poussé à disputer le tournoi lors du tournoi rapide de Londres en décembre.

La victoire d'Anand s'est aussi décidée à ce moment-là. Remotivé à l'idée de montrer qu'il n'était pas fini, qu'il pouvait encore -à 44 ans- se battre pour le titre mondial, il s'est préparé comme il faut et son expérience a largement primé dans ce tournoi, où il a su saisir les chances qui se sont présentées.


Le classement final




(TB. Système qui départage les joueurs à égalité : on additionne les points des joueurs battus et la moitié des points des joueurs avec qui on a fait match nul).


C'est donc avec un point entier d'avance qu'Anand a triomphé. Son succès n'a rien d'écrasant : 3 victoires seulement comme cinq autres joueurs, mais aucune défaite, ce qui fait la différence. Jamais, Anand n'a été inquiété au cours de ce tournoi. La seule partie, où il a été mis sous pression, a été celle contre Karjakin à la 13è ronde. Anand choisit alors de sacrifier tour contre deux pièces mineures mais il arrive dans une finale très défendable et il arrive d'ailleurs à annuler. Cette partie lui a permis d'être assuré de la victoire dans le tournoi une ronde avant la fin.



Leader du début à la fin.

Anand a été en tête pendant tout le tournoi. Dès la première ronde, il bat le favori, l'Arménien Levon Aronian, numéro 2 mondial et récent vainqueur du tournoi de Wijk aan Zee. Puis il s'impose contre l'Azerbaïdjanais Mamedyarov pour mener avec 2,5 points sur 3. Anand a ensuite mené son tournoi comme à la grande époque : solide avec les Noirs et avec les Blancs. Il a eu l'occasion de remporter un quatrième succès à la ronde 12 contre Andreikin : gagnant, il répète les coups car il ne voit pas de façon claire de gagner. Et puis avec un point d'avance, il n'a pas à prendre de risques excessifs.

Le seul qui a été en mesure de courir après Anand, c'est Aronian. La défaite de la 1ère ronde a été un tournant (en plus, en cas d'égalité, la confrontation directe lui était défavorable comme départage). Mais il a remporté 3 parties, en plus de se sauver contre Kramnik. Résultat : après 7 rondes, il a rejoint Anand en tête à la fin des parties aller (4,5 points). A la 8è, les deux joueurs s'affrontent : Aronian expérimente un coup dans l'ouverture, Anand sacrifie un pion mais il a tellement de jeu qu'Aronian doit répéter les coups au 16è coup de la partie. Une victoire morale. Aronian a ensuite totalement craqué. Il finit à 6,5/14 et perd 20 points Elo. Mais il reste largement deuxième au classement mais encore plus loin de Magnus Carlsen. Ceci étant écrit, c'est un nouvel échec pour Aronian, qui n'arrive pas à se sublimer pour de tels enjeux.

La 9è ronde a été le tournant décisif. Anand bat un Topalov pas très inspiré et Aronian s'effondre dans une partie compliquée contre Mamedyarov. Les problèmes de gestion du temps et son défaut à l'approche du 40è coup ont coûté cher au numéro deux mondial. Battu et relégué à un point, Aronian a perdu peu à peu sa motivation et son envie. Pis, il finit par deux défaites horribles contre Andreikin et Karjakin. Celui-ci avait commencé le tournoi de manière catastrophique (2,5/7) mais il remporte 3 victoires dans les parties retour et termine deuxième grâce à sa victoire à la dernière ronde contre Aronian.

Que dire de Vladimir Kramnik ? Lui le vainqueur de la Coupe du monde 2013 et le deuxième malheureux du tournoi des candidats l'an passé (il avait terminé à égalité de points avec Carlsen mais le nombre de victoires avait favorisé le Norvégien) ? Il n'était pas dans le coup. Incapable de battre Aronian malgré une partie très favorable, il s'en sort miraculeusement par un gain contre Mamedyarov, qui a raté un coup en jouant trop vite. Puis il fait n'importe quoi contre Karjakin : il perd un pion dès l'ouverture et sa résistance n'est qu'inutile. Enfin, il perd aussi contre Svidler en craquant totalement, alors que ce dernier est un de ses "clients". En plus, il retrouve son ennemi juré, Veselin Topalov.

(Topalov à droite) Pfou, c'est encore plus pénible de regarder Kramnik que d'écouter une conférence de presse de Philippe Saint-André.
(Kramnik à gauche). Pfou, c'est encore plus pénible de voir sa tronche que de voir un match de l'équipe de France de rugby de Philippe Saint-André.
(Nicolas Mas qui n'est pas sur la photo) : quand est-ce qu'on pousse les pions ?


Depuis le championnat du monde 2006 (L'équipe de Topalov a accusé Kramnik de tricher en ayant caché un ordinateur dans les toilettes), les deux joueurs ne se sont affrontés que 2 fois en parties longues et pas depuis 2008. Avec les Blancs, Topalov surclasse Kramnik, avec un brin d'arrogance (La partie était gagnée dès le 13è coup). Kramnik prend sa revanche lors du second tour. A chaque fois on a eu le même rituel : les deux joueurs ne se serrent pas la main, ni au début de la partie, ni à la fin, ils ne se regardent pas et ils ne viennent pas en conférence de presse ensemble (alors qu'après toutes les autres parties, tous les concurrents analysaient ensemble devant les journalistes). Kramnik, furieux de sa défaite, a même échappé de peu à une amende pour avoir refusé initialement de se présenter.

Terminons l'analyse du tournoi par les prestations des outsiders. Peter Svidler (3è en 2013) a été assez anonyme et inconstant. Shakhriyar Mamedyarov n'a pas démérité, malgré un début de tournoi assez délicat. Enfin Dimitry Andreikin a réussi une belle performance. Loin des autres, tant par son classement que par son inexpérience de ce genre de super-tournois, le Russe n'a pas été la victime expiatoire : il finit à 50% en ayant battu Aronian. Son style de jeu, solide mais très peu ambitieux, lui a permis de ne pas se faire massacrer mais s'il veut franchir une étape, il lui faudra forcer un peu sa nature.

Comme en 2013 alors ?

C'est donc une revanche qui aura lieu entre le 5 et le 26 novembre 2014. Où ? On ne sait pas encore : l'appel d'offres de la FIDE pour l'organisation de la finale du championnat du monde n'a pas trouvé preneur et il a été repoussé d'un mois, pour expirer au 30 avril. C'est très inquiétant de ne pas savoir où un tel match aura lieu 6 mois avant son début. Signe que la crise est bien là et que les Echecs paient le prix encore plus que d'autres sports -faute de médiatisation-. Malgré aussi la notoriété grandissante de Magnus Carlsen, les organisateurs ne se bousculent pas, ou bien ils ont attendu de savoir qui serait son challenger.

Vishy Anand devient donc le  6è champion du monde à tenter de reprendre sa couronne. Seuls deux parmi ses prédécesseurs ont pu réussir à gagner le titre :
- En 1986, Wilhelm Steinitz est pulvérisé par Emmanuel Lasker 10 victoires à 2.
- En 1937, Alexandre Alekhine reprend son titre à Max Euwe. Mené 2-3 après 5 parties, il gagne 4 des 5 suivantes et s'impose 15,5 à 9,5 ;
- En 1958, Mikhaïl Botvinnik reprend sa couronne à Vassili Smyslov qui l'avait pris l'année précédente par 12,5 à 10,5. En 1961, il fait de même contre un Mikhaïl Tal malade et mal préparé par 13 à 8. Dans les deux cas, il a bénéficié du droit de revanche que la FIDE lui a accordé.
- Puis c'est le duel des deux K, Anatoli Karpov et Garri Kasparov, où le premier n'arrive pas à reconquérir son titre malgré 3 tentatives : en 1986, il s'incline 11,5 à 12,5 malgré une remontée formidable, en 1987 il gagne la 23è partie mais il perd la 24è et dernière et Kasparov garde son titre au bénéfice du match nul (12-12). Enfin en 1990, Kasparov l'emporte 12,5 à 11,5.
- En 2008, Anand bat Kramnik 6,5 à 4,5 en match. Anand avait gagné le titre mondial lors du tournoi de Mexico mais Kramnik avait obtenu le droit de disputer un match contre lui (Le règlement stipulait que les deux premiers du tournoi s'affronteraient en match l'année suivante. Kramnik avait fini deuxième derrière Anand).

De ces statistiques, j'exclue les farces qu'ont été les championnats FIDE de 1993 à 2005 où Karpov a repris le titre de 1993 à 1998 alors qu'Anand a été champion du monde en 2000

2 commentaires:

Gin Tonic a dit…

J'ai éclaté de rire sur la légende !
Surtout la réplique de Mas.

C'est quand même fou (normal...) qu'on trouve pas ou organiser le match.

Carlsen confirmera.

Tarswelder a dit…

On parle de 5 à 6 millions d'euros pour organiser un match. Les Norvégiens seraient intéressés mais ils disent qu'ils auront du mal à réunir autant d'argent en aussi peu de temps.

J'ai peur que la FIDE n'organise le match, faute de mieux, au fin fond de la Russie comme elle l'a fait avec ce tournoi des candidats.

En même temps, les sponsors ne viennent pas s'il n'y a pas une fédération crédible et structurée.

Carlsen est nettement plus fort qu'Anand. Il a déclaré aujourd'hui qu'il va changer son équipe, pour changer sa façon de jouer contre Carlsen. Celui-ci doit se méfier quand même.