lundi 21 avril 2014

Le tournoi du siècle : Saint-Petersbourg 1914. Le tournoi final (Partie 3).

Lorsque le tournoi final commence le 10 mai 1914, la plupart des spécialistes pense qu'il adoubera le Cubain José Raul Capablanca. En effet, celui-ci dispose d'une large avance et on a du mal à voir comment Emmanuel Lasker, deuxième, peut rattraper et même dépasser son jeune adversaire. La rivalité sur l'échiquier entre les deux joueurs est née dans ce tournoi.

Rappelons tout de même le classement à l'issue du tour préliminaire.

1. Jose Raul Capablanca (Cuba) 8 points
2. Emmanuel Lasker  (Allemagne) 6,5 points
3. Siegbert Tarrasch (Allemagne) 6,5 points
4. Frank Marshall (Etats-Unis) 6 points
5. Alexandre Alekhine (Russie) 6 points

Derrière ce quatuor de grands noms, le jeune Alexandre Alekhine (22 ans) fait figure de poids plume. Sa progression est fulgurante mais de là à le voir présent en finale, c'était une éventualité peu envisagée.

Ce tournoi final se dispute en 10 rondes. Chaque joueur affronte les autres en parties aller et retour. Le vainqueur est celui qui totalise le plus de points en cumulant les résultats des deux tournois. Autant dire qu'un matelas d'1,5 point est confortable pour le Cubain.

Les cinq finalistes du tournoi. De gauche à droite : Emmanuel Lasker et Siegbert Tarrasch (assis). Debout : Alexandre Alekhine, Jose Raul Capablanca et Frank James Marshall.





10 mai. Ronde 12 (ou 1 du tournoi final)

Capablanca est exempt de la première ronde. Lasker en profite immédiatement car il bat Alekhine, qui s'est permis le luxe exagéré, d'affronter le champion du monde dans une ouverture peu réputée, en sacrifiant un pion avec les Noirs dès le début de la partie. La sentence est immédiate et le jeune loup est châtié en 35 coups.

Dans l'autre partie, Marshall s'impose avec les Noirs contre Tarrasch. Mais celui-ci a eu une position supérieure, voire même gagnante jusqu'au 27è coup blanc où l'Allemand perd son avantage, puis la partie comme c'est souvent le cas.

Classement. Capablanca 8 ; Lasker 7,5 ; Marshall 7 ; Tarrasch 6,5 ; Alekhine 6

11 mai. Ronde 13

Tarrasch a pris un sacré coup. Contre Alekhine, il joue mal l'ouverture et le Russe prend un avantage important, qu'il exploite avec brio pour forcer l'abandon des noirs au 40è coup.

Mais c'est évidemment la partie Capablanca-Lasker qui retient l'attention du public. Après avoir neutralisé les Blancs dans l'ouverture, Lasker se relâche et subit la pression du Cubain pendant 80 (!) coups. Lasker doit échanger deux pièces mineures contre une tour mais il entre dans une finale défendable (même si les ordinateurs pensent que les Blancs gagnent, ils ne donnent pas de ligne victorieuse convaincante). L'acharnement de Lasker lui rapporte un demi-point. Marshall est exempt.

Classement. Capablanca 8,5 ; Lasker 8 ; Marshall et Alekhine 7; Tarrasch 6,5.

12 mai. Ronde 14

Lasker est au repos et Capablanca a l'occasion de reprendre le large. Il en profite contre Tarrasch, qui subit sa troisième défaite d'affilée, qui paie un jeu trop mou dans l'ouverture. La partie est abandonnée par les Blancs au 35è coup.

Marshall-Alekhine est l'autre partie. L'Américain prend le dessus contre le Russe, qui cherche un peu trop  les problèmes. Mais survient l'horrible gaffe du 24è coup, qui perd tout de suite. Encore une partie chanceuse pour Alekhine.

Classement. Capablanca 9,5 ; Lasker et Alekhine 8 ; Marshall 7 ; Tarrasch 6,5

14 mai. Ronde 15.

C'est au tour d'Alekhine d'être exempt.

Capablanca affronte son client, Frank Marshall. Celui-ci perd un pion dès le 14è coup et sa longue résistance (il n'abandonne qu'au 61è) n'est qu'inutile contre la technique du champion cubain.

Lasker, lui, ne baisse pas les bras et il inflige une quatrième défaite de rang à Tarrasch. Ce dernier, qui a les Noirs, joue la défense qui porte son nom et il subit la pression de Lasker, qui remporte une incontestable partie.

Classement. Capablanca 10,5 ; Lasker 9 ; Alekhine 8 ; Marshall 7 ; Tarrasch 6,5.

15 mai. Ronde 16.

Tarrasch ne perd pas ce jour, puisqu'il est exempt. Ce jour de repos lui sera salvateur.

Rien n'arrête Capablanca depuis le début du tournoi. Mais Alekhine décide de ne prendre aucun risque et l'ouverture insipide amène la partie vers les chemins de la nulle au 26è coup.

Lasker, lui, prend tous les risques contre Marshall. Pour empêcher l'Américain de prendre l'initiative, il affaiblit sa position pour la conquérir. Résultat ? Ca marche. Marshall perd pied dans une position tendue et la victoire de l'Allemand est scellée au 36è coup.

A l'issue des parties aller du tour final, le classement est le suivant :

Capablanca 11 ; Lasker 10 ; Alekhine 8,5 ; Marshall 7 :; Tarrasch 6,5.

Le rythme des deux premiers est infernal. Capablanca a 3/4, Lasker 3,5/4. Alekhine, lui, se console avec un bon 2,5/4. Marshall n'a marqué qu'un point et Tarrasch aucun !

17 mai. Ronde 17.

Début du tour retour. Capablanca est exempt.

Il regarde avec intérêt la partie Alekhine-Lasker. Les Noirs prennent l'avantage dans le milieu de partie, sans les dames, mais Alekhine s'accroche et il semble même repousser les tentatives adverses. Une faute au 37è coup contraint le jeune Russe à abandonner la qualité mais la tâche des Noirs n'est pas simple pour autant. Il faudra attendre le 89è coup pour que Lasker s'impose dans cette partie monumentale.

L'autre partie est sans intérêt. Tarrasch inscrit quand même son premier demi-point du tournoi final contre Marshall, dans une partie relativement peu passionnante.

Au classement, Capablanca est rattrapé par Lasker avec 11 points. Alekhine suit avec 8,5 devant Marshall (7,5) et Tarrasch (7)

18 mai. Ronde 18.

LA partie du tournoi. Lasker est obligé de gagner car il a une partie de moins à jouer que Capablanca. Il lui faut battre le Cubain dans cette confrontation et il le fait avec maestria. Après cette victoire, le public se lève et acclame l'Allemand. Pourtant, le tournoi n'est pas terminé et Capablanca peut encore rejoindre le champion du monde.

Je vous propose de suivre cette partie dans une vidéo très insipide :







Dans l'autre partie du jour, Alekhine manoeuvre bien habilement Tarrasch avec les Noirs et il remporte une victoire méritée et incontestable au 51è coup. Marshall était au repos.

Pour la première fois depuis la première ronde, Lasker est en tête du tournoi. Le classement est le suivant : Lasker 12 ; Capablanca 11 ; Alekhine 9,5 ; Marshall 7,5 ; Tarrasch 7

19 mai. Ronde 19.

Le tournoi n'est pas fini mais Capablanca perd inexplicablement pied.. ou plutôt si. On  !raconte qu'il vit une jolie femme pendant sa partie contre Tarrasch. Il aurait été troublé au point de commettre une gaffe au 13è coup, qui lui coûte une pièce. Malgré des efforts désespérés pour redresser la barre, le Cubain doit s'incliner au 82è coup.

Dans la partie Alekhine-Marshall, le Russe sacrifie la qualité et mène une attaque puissante. Marshall doit rendre le matériel. La concrétisation technique est encore un défaut majeur chez Alekhine, qui laisse échapper son adversaire. La partie est nulle par répétition des coups au 45è coup.

Lasker n'a pas joué mais la défaite de Capablanca lui donne un point entier d'avance alors que les deux joueurs ont le même nombre de parties.

Classement : Lasker 12; Capablanca 11 ; Alekhine 10 ; Marshall et Tarrasch 8.

21 mai. Ronde 20.

Alekhine est exempt. Capablanca gagne avec les Noirs contre Marshall avec de la réussite. Mal embarqué, il profite de la faute des Blancs au 39è coup pour reprendre l'avantage. Il obtient ensuite 3 pions passés contre une pièce et ses fantassins se révèlent trop fort pour le bretteur chevaleresque américain.

Emmanuel Lasker, lui, n'a pas gagné. Il a défendu solidement contre Tarrasch, revigoré par sa victoire inattendue contre Capablanca. La partie se conclue par la nulle au 39è coup.

La victoire finale n'est donc pas décidée. Lasker (12,5) a un demi-point d'avance sur Capablanca (12). Alekhine est troisième avec 10 devant Tarrasch (8,5) et Marshall (8).

22 mai. Ronde 21.

C'est le début de la dernière ronde mais avec les parties ajournées, le tournoi finit le 24 mai.

Alekhine commet une grossière erreur dans l'ouverture contre Capablanca. Il perd un pion dès le 6è coup. Ses essais pour troubler le jeu ne mènent à rien. Capablanca s'impose surement et facilement au 45è coup de la partie.

Mais pour le Cubain, cette victoire n'est pas suffisante car Lasker écrase Marshall dans la même variante d'ouverture que Capablanca avait jouée contre l'Américain à la 15è ronde. A force de refuser la finale d'emblée (Marshall détestait simplifier précocement dans une partie), il s'est retrouvé l'objet d'une attaque éclair du champion du monde, qui l'emporte au 29è coup. Cette victoire permet à Lasker de remporter seul le tournoi.

Classement final.

1. Lasker 13,5 points en 18 parties :  10 victoires, 7 nulles et 1 défaite.
2. Capablanca 13 points : 10 victoires, 6 nulles et 2 défaites.
3. Alekhine 10 points : 6 victoires, 8 nulles et 4 défaites.
4. Tarrasch 8,5 : 5 victoires, 7 nulles et 6 défaites.
5. Marshall 8 points : 4 victoires, 8 nulles et 6 défaites.

Lasker remporta le premier prix de 1200 roubles. Critiqué par Tarrasch, qui a rédigé le livre du tournoi, pour son attrait pour l'argent, il ne reçut pas moins des louanges de la part de ce dernier :" J'estime que jouer des parties de ce niveau pour 4000 roubles (la somme versée pour que Lasker participe au tournoi) est largement mérité". Il faut rappeler que Lasker considérait que son titre de champion du monde était un bien précieux qu'il fallait monnayer pour en vivre correctement.

Capablanca, qui avait aussi touché une somme d'argent pour participer, toucha 1000 roubles. Alekhine en perçut 500, Tarrasch 300 et Marshall 250. Les autres participants ont touché des sommes en fonction de leurs résultats : 100 roubles pour Rubinstein et Bernstein, 80 pour Nimzovitch, 70 pour Janowski et Blackburne et 20 pour Gunsberg.

Les organisateurs du tournoi et le tsar Nicolas II décidèrent que les cinq premiers du tournoi recevraient une distinction honorifique : on leur donna le titre de grand-maître, par extension au titre de maître qu'on employait pour désigner les meilleurs joueurs. C'est la première fois que ce terme est employé pour qualifier la force d'un joueur d'échecs (NDLR. Le titre officiel n'a été créé qu'en 1948).

Un tournoi qui est un tournant dans l'histoire.

Si le tournoi est un des plus forts jamais organisés (il occuperait le 15è rang des plus forts de l'histoire selon des spécialistes en statistiques), il marque aussi le tournant à une époque, qui allait en connaître un plus majeur et plus dévastateur :

- Emmanuel Lasker remporte le tournoi le plus important de sa carrière. Il est au sommet de son art.
- Jose Raul Capablanca est désormais le challenger principal de Lasker. L'élimination précoce de Rubinstein écarte les prétentions du Polonais, surtout qu'il n'a pas les fonds pour défier le champion du monde -et que la guerre annihilera ses espoirs d'un match contre lui qui devait se dérouler à l'automne-.
-L'émergence d'Alexandre Alekhine est la grosse surprise. Son jeu, fait de combinaisons et d'artifices tactiques, est encore trop insuffisant pour rivaliser avec les meilleurs : il a perdu ses quatre parties contre Lasker et Capablanca, sans compter quelques résultats chanceux. Mais on le voit désormais comme un espoir très prometteur car il n'a que 22 ans après tout ! Alekhine voit son ambition grandir de plus en plus et il considère Capablanca, de quatre ans plus âgé, comme son principal rival, comme en témoigne l'acceptation tardive au tournoi de Mannheim en janvier 1914. Alekhine est perçu comme un futur numéro 3 mondial : il a marqué 4/8 au tournoi final soit 50% des points.
- Les joueurs émergents de ces dernières années n'ont pas brillé, à l'exception d'Alekhine et Capablanca. Les Russes plaçaient beaucoup d'ambition en Bernstein et Rubinstein. Nimzovicth aussi.
- Enfin la vieille garde a fait parler son expérience. Il n'était pas acquis que Marshall -qui avait quand même gagné un tournoi à La Havane en battant Capablanca chez lui en 1913- et surtout Tarrasch pouvaient participer au tournoi final. Même si les deux joueurs n'ont été que des seconds rôles, ils ont aussi participé au résultat final (Ils ont pris 1,5 point à Capablanca et un demi-point à Lasker).

On aurait pu disserter encore longtemps sur ce tournoi. Lasker allait rester chez lui en attendant une grosse proposition financière. Capablanca resterait encore un peu en Europe avant de repartir. Quant aux autres, on les verrait en juillet à Mannheim où l'atmosphère est lourde au début du tournoi. L'archiduc d'Autriche avait été abattu depuis quelques semaines...

2 commentaires:

Gin Tonic a dit…

Ah les jolies femmes...

Tarswelder a dit…

Pas sérieux quand on joue la victoire !