dimanche 20 avril 2014

Le tournoi du siècle : Saint-Petersbourg 1914. Le tournoi préliminaire (Partie 2).

C'était il y a un siècle exactement. Le plus fort tournoi jamais organisé allait débuter à Saint-Petersbourg, qui était alors la capitale de l'empire russe. Ce tournoi exceptionnel n'a pas fini de réserver des surprises. Voici le déroulement.








Onze joueurs participent au tournoi, ce qui signifie qu'un joueur est exempt à chaque ronde. Le règlement du tournoi est une exception : il y a d'abord un tournoi préliminaire, qui qualifiera les cinq premiers joueurs. Ceux-ci disputeront en parties aller et retour un tour final. Le vainqueur est celui qui a cumulé le plus de points lors des deux tournois.

La cadence de réflexion est à peu près normale pour l'époque : les séances durent 4 heures. Les joueurs ont 2 heures pour jouer 30 coups, puis une heure trente pour les quinze suivants et enfin une heure pour chaque tranche de 15 coups.

21 avril. Ronde 1

Sur les cinq parties jouées, quatre sont décisives et elles sont toutes gagnées par les tenants des pièces noires. Siegbert Tarrasch est exempt de cette première ronde.

Blackburne commet une faute au 13è coup contre Emmanuel Lasker, qui lui fait perdre un pion. Le champion du monde capture le matériel, le digère lentement et surement ; malgré l'opiniâtre résistance de l'Anglais, la victoire de Lasker ne fait aucun doute. Elle est acquise au 67è coup. Contre Alekhine, Isidore Gunsberg sacrifie la qualité dans l'ouverture ; mais c'est trop optimiste et c'est le jeune russe qui gagne rapidement (30 coups). Opposé à Bernstein, David Janowski prend l'avantage dans l'ouverture, lui le spécialiste des débuts de partie. Mais son 18è coup est encore une fois trop optimiste et la partie bascule. Bernstein exploite rapidement cette erreur ; il gagne du matériel et les Blancs abandonnent au 39è coup. L'autre victoire des Noirs est celle de Capablanca contre Nimzovitch. Le Cubain y livre un chef d'oeuvre de stratégie contemporaine que son adversaire n'aurait pas renié appliquer. Voici la vidéo insipide.





La seule partie nulle sépare Marshall de Rubinstein. L'Américain a eu la pression au début de la partie mais Rubinstein arrive à soulager sa défense en échangeant les pièces. Malgré le pion qu'il a gagné, Marshall ne peut faire mieux que répéter les coups au 34è coup.

22 avril. Ronde 2

Alexandre Alekhine est chanceux. Il commet une énorme bourde au 11è coup et Blackburne gagne une pièce nette. Sa ténacité lui permet de récupérer un, puis deux pions pour le fou perdu et il parvient à éliminer tous les pions noirs pour annuler au 45è coup.

Ossip Bernstein ne met que 22 coups à battre Gunsberg, le temps de chasser, d'enfermer et de capturer la dame noire.

Contre l'expert des finales Capablanca, Marshall soutire le point du match nul malgré quelques erreurs au sortir de l'ouverture. La nulle est signée après 34  coups.

Emmanuel Lasker doit affronter une ouverture peu orthodoxe de Nimzovitch. Il perd un pion dans le milieu de partie et sa position bascule dans le vide, comme c'était souvent le cas. Le Letton rate l'occasion de battre l'Allemand vers le 37è coup. Lasker se sauve de justesse avec la partie nulle. Le manque de rythme, dû à l'absence de compétition depuis 4 ans, aurait pu coûter cher au champion du monde.

La partie Tarrasch-Janowski est une longue guerre de tranchées où on ne voit pas comment les Noirs pourraient prendre l'avantage. Janowski y arrive cependant et force une position totalement bloquée. Tarrasch abandonne au 73è coup.

Après deux rondes, Bernstein mène avec 2 points devant Capablanca, Lasker, Alekhine qui ont 1,5 point. Gunsberg et Tarrasch, qui n'a joué qu'une partie, sont à 0. C'est Rubinstein qui ne joua pas cette ronde.

24 avril. Ronde 3.

Même à 73 ans, Blackburne n'est pas encore totalement écrasé. Il annule contre Bernstein, joueur très fort mais qui ne mène pas de carrière professionnelle. Après un début peu convaincant, Tarrasch finit par battre Gunsberg avec les pièces noires. Ce dernier gaffe au 31è coup et abandonne 4 coups après.

La partie Marshall-Lasker se termine par la nulle au 46è coup. Marshall a eu l'initiative mais Lasker a bien défendu pour obtenir le partage du point. Le duel Nimzovitch-Alekhine s'achève aussi par le match nul, sans véritable déséquilibre. Enfin, la partie Rubinstein-Capablanca est le sommet de la journée. Le Polonais gagne un pion au 15è coup. Il doit normalement gagner la finale de dames mais il se trompe au 28è coup. Capablanca trouve la porte de sortie et Rubinstein doit céder le match nul frustré, comme il l'écrit dans son journal intime. Pour lui, les ennuis ne font que commencer. Janowski, lui, est exempt.

Le classement ne change pas. Bernstein mène avec 2,5 points devant Capablanca, Lasker, Alekhine (2). Gunsberg est dernier avec 0 point.

26 avril. Ronde 4.

On joue 4 fois par semaine par les parties sont interrompues après 4 heures de jeu. Les reprises d'ajournement sont presque systématiquement, étant données la cadence.

Pour cette quatrième ronde, Alexandre Alekhine joue une finale presque à la perfection contre Marshall et l'emporte au 55è coup. La partie Bernstein-Nimzovitch est très spectaculaire : les deux joueurs jouent magnifiquement pour établir l'équilibre. La nulle est conclue au 50è coup. Autre nulle, celle qui oppose Janowski à Gunsberg. Le Polonais a encore mal négocié la transition du début du milieu de partie et Gunsberg a même pris l'ascendant. Janowski arrive quand même à s'en sortir. Tarrasch l'emporte sur Blackburne au terme d'une longue lutte où l'Allemand a fini par conclure une finale gagnante.

Mais la partie du jour oppose Lasker à Rubinstein. Ce dernier obtient une bonne position après l'ouverture mais il se fait piéger par la guerre de manœuvre que Lasker provoque. Il perd petit à petit le fil et se retrouve dans une finale difficile, mais pas perdue, dans laquelle il craque. Le coup est rude pour celui qui espérait gagner le tournoi.

Capablanca étant exempt, trois joueurs sont en tête avec 3 points : Alekhine, Lasker et Bernstein. Capablanca et Tarrasch ont 2,5 points

28 avril. Ronde 5.

Le coup de bambou pour Rubinstein et la partie qui l'élimine. Opposé à Alexandre Alekhine, il prend un net avantage contre celui qu'il qualifie de jeune impétueux dans son jeu. Mais il se trompe lourdement et il se retrouve dans une position délicate et il finit par perdre rapidement. Avec 1 point en 4 parties, la mission du Polonais semble déjà désespérée. Il le dit lui-même : il va devoir marquer 5 points dans les six prochaines parties.

Janowski remporte une victoire avec les Noirs contre Blackburne mais la partie n'est pas exempte de reproches.Une autre victoire importante est obtenue par Marshall qui bat Bernstein, en exploitant un avantage net acquis dès l'ouverture, qui se traduit par le gain de la dame. Le choc Capablanca-Lasker aurait pu tourner à la tragédie pour ce dernier. Il se retrouve encore une fois dans une position critique et il s'en sort de justesse.

La partie du jour est en vidéo. Tarrasch administre une leçon à son ennemi juré, Aaron Nimzovitch.



Gunsberg est exempt. Alekhine conserve la tête avec 3,5 points, devant Lasker et Tarrasch 3,5 points. Capablanca a 2,5/4.

29 avril. Ronde 6.

On termine la première moitié du tournoi et le choc Alekhine-Capablanca tourne largement à l'avantage du Cubain qui plante une petite combinaison décisive au 23è coup, pour forcer l'abandon au 35è. L'autre victoire vient de Blackburne, qui bat Gunsberg, encore avec les Noirs, dans la partie des vétérans. Lasker est exempt et les autres rencontres sont nulles. Rubinstein grille une de ses cartouches en annulant contre Bernstein. Il rate le gain dans une finale de pièces lourdes. Lui l'expert des finales perd énormément en ne faisant pas la différence dans sa phase favorite. La partie est déclarée nulle au 97è coup. Autre nulle, acharnée, la partie Janowski-Nimzovitch, qui s'est terminée au 85è coup. Marshall ne peut battre Tarrasch malgré un pion de plus : les fous de couleur opposée en finale annulent l'avantage matériel.

Lasker est au repos et malgré sa défaite, Alekhine reste premier avec 4 points -mais avec une partie de plus que ses poursuivants-. Capablanca, Lasker, Bernstein et Tarrasch suivent avec 3,5 points. Marshall et Janowski ont 3 points ; Nimzovitch et Blackburne ont 2 points. La position de Rubinstein (10è avec 1,5 point) est une énorme sensation alors que Gunsberg n'a que 0.5 point. Rien n'est joué pour les cinq premières places.

1er mai. Ronde 7.

Capablanca profite d'une mauvaise ouverture de Bernstein pour le battre. Certes, la combinaison qu'il exécute est jolie mais elle est très loin de surpasser la victoire de Tarrasch contre Nimzovitch. Les jurys, injustes, lui donneront le premier prix de beauté et le second à Tarrasch..

Lasker et Alekhine se livrent un court mais intense duel qui se solde par le partage du point. Marshall bat Janowski, qui a essayé de défendre une finale avec deux pions de moins. Nimzovitch se replace en battant le pauvre Gunsberg, dans une partie bien maîtrisée. Enfin Rubinstein ne peut battre Tarrasch malgré une partie encore favorable. Les occasions s'envolent les unes après les autres pour le Polonais, qui voit ses chances s'amenuiser chaque jour.

C'est Blackburne qui est de repos. Capablanca rejoint Alekhine en tête du classement avec 4,5 points. Lasker, Marshall et Tarrasch suivent à un demi-point. Bernstein perd du terrain comme Janowski, qui est à une longueur des places qualificatives.

2 mai. Ronde 8.

Bernstein bat Lasker ! La sensation du tournoi. Le 35è coup du champion du monde est une faute que les Blancs exploitent aussitôt. Le gain du pion est décisif et malgré une résistance acharnée, Lasker s'incline au 55è coup. Curieusement, personne ne profite à fond de cette défaite. Alekhine est exempt, Capablanca annule avec les Noirs contre Tarrasch. Son pion de plus en finale ne peut être converti (encore les fous de couleur opposée). Marshall concède un demi-point à Gunsberg. Nimzovitch se fait surprendre par Blackburne, qui remportera le 3è prix de beauté, dans une partie où les Noirs se sont embourbés en jouant au plus fin. Après 64 coups, Rubinstein remporte enfin une partie, contre Janowski. Mais on est dans l'ordre du miracle : le franco-polonais avait une partie gagnante au 40è coup et il commet une énorme gaffe au 47è pour échapper le gain. Celle du 63è coup donne carrément la victoire aux Noirs. Pas mérité mais Rubinstein a eu le retour de ses malheurs précédents. Quant à Janowski, sa fragilité psychologique coûte encore une victoire.

Capblanca occupe seul la tête avec 5 points devant quatre joueurs à 4,5 points : Marshall, Alekhine, Tarrasch et Bernstein. Avec 4 points Lasker est pour le moment éliminé. Vainqueur de sa première partie, Rubinstein (3) a encore une petite chance, à condition de gagner ses trois dernières parties.

3 mai. Ronde 9.

Pas de Nimzovitch dans cette ronde. Capablanca s'envole dans ce tour préliminaire et bat Janowski assez facilement Idem pour Marshall qui a défait Blackburne au 49è coup. Rubinstein peut encore y croire car il bat Gunsberg facilement. La partie Lasker-Tarrasch a été à deux doigts d'être gagné par le second mais le champion du monde s'en sort avec son sang-froid habituel. Alekhine sacrifie un cavalier contre le roi noir mais Bernstein ne le prend pas et la partie s'achève par la nullité. Le jeu risqué du benjamin a fini par payer mais à quel prix !

Capablanca mène avec 6 points, devant Marshall (5,5), Alekhine, Tarrasch et Bernstein (5).  Lasker a 4,5 points et Rubinstein 4 points . Ils ne sont pas encore éliminés car Marshall et Bernstein n'ont plus qu'une partie à jouer.

5 mai. Ronde 10.

Capablanca a une fin de tournoi facile avec les deux vétérans à jouer. Il creuse encore l'écart après une victoire rapide contre Gunsberg. Condamné à la victoire, Lasker joue une partie très tendue contre Janowski et son sens de la contre-attaque finit par l'emporter. Les autres parties sont nulles. Face à Blackburne, la pilule est amère pour Rubinstein, qui voit ses derniers espoirs de qualification s'envoler. Nimzovitch et Marshall ainsi que Tarrasch et Alekhine ne poussent pas le débat trop loin et se séparent bons amis. Bernstein est exempt.

Avant la dernière ronde, Capablanca mène avec 7 points. Marshall a fini le tournoi préliminaire avec 6 points et il sera qualifié quoiqu'il arrive. Alekhine, Tarrasch et Lasker ont 5,5 points. Bernstein a 5 points et Rubinstein 4,5 points. C'est fini pour celui-ci.

6 mai. Ronde 11.

Capablanca et Marshall sont déjà qualifiés mais le Cubain accroît son avance dans l'optique du tournoi final. Blackburne s'avoue vaincu après 31 coups.

Lasker bat Gunsberg en 26 coups et il s'assure la deuxième place du tournoi préliminaire. C'est un moindre mal.

Alekhine ne prend pas de risque contre Janowski et la partie s'achève par la nulle en 29 coups. La qualification du jeune russe est une vraie surprise.

Elle dépendait aussi de la partie Bernstein-Tarrasch. Le médecin allemand surprend les Blancs avec une combinaison au 17è coup, qui lui rapporte un pion. La résistance acharnée de Bernstein n'a jamais pu inverser la tendance même si la partie s'achève au 69è coup par la victoire de Tarrasch.

Rubinstein et Nimzovitch se séparent par une partie nulle en 30 coups. Les deux hommes étaient particulièrement amers. La carrière de Rubinstein bascula au cours de ce tournoi.

Le classement du tour préliminaire est le suivant. En gras, les joueurs qualifiés pour le tour final

1.Capablanca 8 points en 10 parties
2-3. Tarrasch et Lasker 6,5 points
4-5. Marshall et Alekhine 6 points
6-7.Rubinstein et Bernstein 5 points
8.Nimzovitch 4 points
9-10.Janowski et Blackburne 3,5 points
11.Gunsberg 1 point.

L'élimination de Rubinstein est une énorme surprise. Mais le Polonais n'a jamais pu rattraper son début de tournoi calamiteux (1/4) et son manque de réalisme à ce moment-là. Capablanca a été impressionnant en optimisant ses chances (6 victoires en 10 parties et seul invaincu). Lasker a été en danger mais son esprit combatif lui a permis de compenser le manque de rythme en début de tournoi. La qualification d'Alekhine est une grosse surprise, surtout que son jeu n'est pas exempt de faiblesse. Mais il a su exploiter les fautes de ses adversaires, avec un peu de "chance". Marshall et Tarrasch ont encore démontré qu'il fallait compter avec eux.

Autre déception, Ossip Bernstein dont on attendait un peu mieux. Nimzovitch a montré ses limites comme Janowski, incapable de concrétiser plusieurs chances. Par contre Blackburne a réussi un bon tournoi quand on sait qu'il avait 73 ans et qu'il ne participait plus aux grandes compétitions.

Après ce tour préliminaire, un banquet est organisé où toute la haute société péterbourgeoise est présente. Sergei Prokofiev donne un concert, lui qui a été un grand amateur du noble jeu.

Quelques jours de repos sont donnés avant l'entame du tour final pour les cinq participants, qui débute le 11 mai.

A suivre...

3 commentaires:

Gin Tonic a dit…

Capablanca en tête, ça me plait !

Tarswelder a dit…

Avec la manière en plus. Deux parties sauvées mais une qu'il aurait pu gagner contre Lasker.

temps a dit…

Bonjour,
On est loin d'imaginer ou bien même de vivre la réalité. Les tournois sont plus tendus que des duels car l'action est longue, et un simple effleurement de pied peut parfois diminuer la concentration. Le verre d'eau assassin offert, ... les tournois ne nous dient pas tout, mais quand les résultats sont surprenant, on peut imaginer
Cordialement