samedi 19 avril 2014

Le tournoi du siècle : Saint-Petersbourg 1914. La présentation (Partie 1).



Le 21 avril 1914, Saint-Petersbourg (ou plutôt Petrograd) accueille le plus grand tournoi jamais organisé dans l’histoire des Echecs. Pendant plus d’un mois, trois champions du monde, cinq anciens prétendants au titre mondial et trois parmi les dix meilleurs joueurs du monde sont présents dans cette compétition. A l‘extrême-fin du dix-neuvième siècle historique,  le tournoi de Saint-Petersbourg tourne aussi une page dans l’histoire du noble jeu.






Le contexte.

Au printemps 1914, tout le monde ne s’attend pas à la guerre mais on sait qu’elle devient une éventualité présente. Les guerres balkaniques de 1912-1913 rappellent que le sud-est du continent est la poudrière de l’Europe. Mais elles rappellent aussi qu’on a réussi à éviter un embrasement général.Les crédits militaires augmentent, la France adopte la loi de trois ans mais aussi les mouvements ouvriers connaissent une forte poussée électorale : le parti social-démocrate allemande est le premier parti politique outre-Vosges, en battant des records de suffrages –mais il n’est pas au pouvoir-. Pendant le tournoi, les élections législatives françaises donnent une large majorité au centre-gauche et la SFIO de Jaurès devient le deuxième parti politique français en nombre d’élus, loin derrière les radicaux.
Le contexte politique international va jouer son rôle dans l’organisation du tournoi. En effet, la Russie et l’Autriche-Hongrie entretiennent un climat particulièrement tendu à propos des Balkans justement. Les organisateurs du tournoi, qui sont appuyés par le gouvernement (NDLR. même si le Tsar est absent pour un séjour en Crimée, tiens tiens !)
 n’invitent pas les joueurs austro-hongrois. Exit donc Carl Schlechter, qui avait tenu en échec Emmanuel Lasker en match en 1910, le spectaculaire Rudolf Spielmann, l’ingénieur slovène Milan Vidmar (et grand spécialiste des livres de tournoi) ou encore le tchèque Oldrich Duras, voire le Hongrois Geza Maroczy, qui auraient pu être invités. Exclus du grand tournoi, ils s’affrontent dans la ville thermale de Baden, au sud de Vienne et Spielmann l’emporte d’ailleurs.


Le plus fort tournoi jamais organisé jusque-là.

De gauche à droite, les organisateurs du tournoi. P.P. Saburov, Y.O. Sosnitsky, P.A. Saburov  et B.E. Maliutin

Les organisateurs  voulaient organiser un tournoi de prestige pour célébrer le dixième anniversaire de la fondation du club de Saint Petersbourg. Ils ont dressé une liste des vainqueurs des plus grands tournois jamais organisés. Mais ils ont évidemment rayé le nom de ceux qui étaient morts : exit donc Steinitz, Pillsbury, Tchigorine, Charousek ou encore Anderssen et Zukertort.


D'autres joueurs ont décliné l'invitation pour des raisons de santé ou de leur âge. Amos Burn ou Szymon Winawer avaient déjà arrêté leur carrière depuis longtemps et Rudolf Teichmann.

Neuf joueurs ont finalement été invités au tournoi :

- Le champion du monde, Emmanuel Lasker. Âgé de 45 ans, il est un des vétérans du tournoi. Il n'a pas fait d'apparition en compétition depuis son match victorieux contre Janowski en 1910. Le dernier tournoi auquel l'Allemand a participé date de 1909... à St Petersburg, qu'il a gagné avec Rubinstein. Il a exigé la somme élevée de 4500 roubles pour participer à ce tournoi, puisqu'il cherche à monnayer son titre qu'il considère comme une rente..

- Le Russe d'origine polonaise Akiba Rubinstein. Vainqueur de 5 tournois en 1912, ce joueur taciturne et malade (il s'est plaint dans son journal d'avoir de gros moustiques qui tournaient autour de sa table de jeu mais à la fin du tournoi, la ville est envahie par de gros moustiques), est considéré comme le challenger le plus sérieux. S'il gagne ce tournoi, il peut espérer disputer rapidement un match contre Lasker, en rassemblant les fonds exigés par l'Allemand.

- Le Cubain José Raul Capablanca. Le prodige a fait son apparition en Europe en gagnant le tournoi de San Sebastian en 1911. Depuis, il a confirmé et il a même défié Lasker en match, qui a rejeté l'offre sèchement. Nommé attaché à l'ambassade cubaine à St Petersbourg, il peut se consacrer à sa carrière tranquillement.

- Siegbert Tarrasch. Maître allemand, challenger humilié par Lasker en 1908, le "Praeceptor Germaniae" est sur la pente descendante de sa carrière. Mais le médecin reste toujours redoutable.

- Ossip Bernstein, Russie. Avocat d'un célèbre marchand d'armes à l'époque, Rubinstein dit de lui que s'il était purement un professionnel du jeu, il serait champion du monde.

- Frank James Marshall, Etats-Unis. Vainqueur du tournoi de Cambridge Springs en 1904, challenger malheureux de Lasker en 1907, l'Américain est un des joueurs les plus spectaculaires et les plus appréciés du circuit. Sa rivalité avec David Janowski est une des plus excitantes de l'époque.

-David Janowski, France. Au début des années 1890, ce Polonais s'exila en France pour échapper au service militaire. Redouté pour ses attaques avec les fous (que les Américains appellent the two Jan's), ce joueur invétéré est aussi brillant que fragile et optimiste. Il est pulvérisé en match par Lasker en 1910

-Isidore Gunsberg, Angleterre. Hongrois d'origine, il s'est installé en Angleterre dans les années 1880. En 1890, il dispute un match contre Wilhelm Steinitz, pour le titre mondial. Sans avoir démérité, il est battu. Il est âgé de 60 ans et il ne dispute plus de tournois majeurs depuis longtemps.

-Joseph Blackburne, Angleterre. A 73 ans, Blackburne est le vétéran du tournoi. Du temps de sa splendeur, 40 ans plus tôt, on le surnommait the "Black Death" (La peste noire). Attaquant redoutable mais client favori de Steinitz, il expliqua que la consommation d'alcool stimulait son esprit.

Enfin, une autre place était réservée à celui qui avait remporté le championnat de Russie à l'hiver 1913-1914. Or, ce championnat eut deux ex-æquo et les deux ne purent se départager en match (1-1). On décida alors d'inviter les deux joueurs :

- Alexandre Alekhine, Russie. A 22 ans, c'est le benjamin du tournoi. Depuis 2 ans, il connaît une progression sensible mais il est encore novice dans le concert international, malgré quelques apparitions à de grands tournois. Ce fils d'un député de la Douma bénéficie de soutiens au sein des dirigeants du club péterbourgeois.

- Aaron Nimzovitch, Russie. D'origine lettone, Nimzovitch est un auto-didacte. Il s'est signalé par ses critiques à l'égard des textes de Tarrasch, par ses positions alambiquées et par quelques bons résultats.





Qu'est-ce qui a pu pousser des Blackburne ou Gunsberg à sortir de leur retraite ? Le prestige du tournoi certes mais aussi les prix qui n'étaient pas négligeables, surtout que les joueurs étaient hébergés aux frais de l'organisation (ce qui n'était pas si fréquent à l'époque).

Le vainqueur remporte 1200 roubles, le second 800, le troisième 500, le quatrième 300, le cinquième 250. Pour les autres joueurs qui n'ont pas gagné de prix au classement, ils perçoivent 20 roubles par partie gagnée et 10 par partie nulle.

La foule assiste "serrée comme des sardines (sans les huiles ni les aromates)" aux parties et à la cérémonie d'ouverture. Il n'y a plus de place pour s'asseoir. Le journal Kopeika écrivit que le "noble jeu allait promouvoir l'idée d'une paix mondiale". Au Liteiny Prospeckt, où le club de St Petersbourg tient salon, les joueurs se préparent pour la première ronde, le 21 avril 1914.

A suivre...