lundi 4 novembre 2013

Anand contre Carlsen. Le choc des géants.

Quoi de mieux comme affiche que celle qui oppose le champion du monde au meilleur joueur du monde, et détenteur du meilleur classement de l'Histoire ? Cette affiche c'est celle du match entre Viswanathan Anand et Magnus Carlsen. L'Indien, tenant du titre depuis 2007, défendra son bien dans une position d'outsider contre le phénomène norvégien.






Vishy Anand a remporté le championnat du monde à Mexico en 2007. Depuis, il a repoussé les assauts de tous ses prétendants : Vladimir Kramnik en 2008, Veselin Topalov en 2010 et Boris Gelfand en 2012. Mais la victoire a été un peu plus difficile à chaque reprise : si Anand a surclassé Kramnik, il a souffert contre Topalov -gagnant la dernière partie du match- et il a dû s'imposer dans les prolongations en parties rapides contre Gelfand.

A gauche, Viswanathan 'Vishy' Anand, champion du monde depuis 2007.
A droite, son challenger, Magnus Carlsen, numéro un mondial depuis 2011.


Magnus Carlsen, lui, a attendu son heure. Après avoir refusé de participer au précédent cycle qualificatif, le numéro un mondial, s'est imposé dans le tournoi des candidats de Londres ( Voir le compte-rendu du tournoi des candidats) au départage face à Vladimir Kramnik. A presque 23 ans -il les aura à la fin du mois de novembre-, il est prêt à participer au match ultime.

Forces et faiblesses des deux finalistes.

Ce match promet beaucoup car il oppose deux joueurs de deux générations différentes (Anand a 44 ans et Carlsen 23), dont le style est différent et aussi dont l'approche est différente. Voyons quelques aspects qui pourraient faire basculer le match en faveur de l'un ou de l'autre.

- Les statistiques.

Elles sont favorables au champion du monde : 6 victoires contre 3 et 20 parties nulles. Mais la dernière victoire d'Anand en partie classique remonte à décembre 2010 alors que Carlsen a gagné deux de ses trois parties lors des quatorze derniers mois.

Avantage : Anand sur les chiffres mais Carlsen sur la tendance.

- Le lieu.

Chennai en Inde est la ville natale d'Anand, même s'il vit en Espagne depuis de nombreuses années. Il aura l'avantage du soutien à domicile, même s'il est vraiment difficile à quantifier et à sentir (on n'a pas la foule qui encourage pendant la partie). Par contre, les conditions climatiques et de vie peuvent défavoriser Carlsen : le Scandinave n'est pas habitué au climat chaud et humide et il va falloir s'adapter à la nourriture locale et éviter de boire l'eau du robinet (sinon...).

Avantage : Anand, plus parce que Carlsen peut en souffrir s'il est mal acclimaté.

- Le classement et la forme

En mars 2013, Magnus Carlsen établit un nouveau record mondial du classement Elo avec 2878 points. Il a ensuite légèrement rétrogradé mais sa victoire à Saint-Louis en septembre lui a permis de revenir à 2870 points. Avec 2775 points, Anand occupe la 8ème place mondiale. 95 points est un des écarts les plus importants, si ce n'est le plus important jamais enregistré entre deux finalistes du championnat du monde, depuis que le classement Elo existe (c'est-à-dire 1970) : 21 victoires, 4 défaites et 26 nulles sur 51 parties soit un pourcentage de 66,7%

Les derniers résultats sont favorables à Carlsen. Il a largement remporté le Tata Steel en janvier 2013, puis gagné le tournoi des candidats de Londres. Il a terminé deux fois à la deuxième place au Norway Chess Classic et au Mémorial Tal en mai et juin. Mais en septembre, le Norvégien s'est facilement imposé aux Etats-Unis, à Saint-Louis. Son bilan statistique en tournoi classique est de

Quant à Anand, ses résultats alternent le bon et le médiocre, après une mauvaise année 2012. 3ème au Tata Steel à Wijk aan Zee en janvier, vainqueur à Baden-Baden en février, deuxième sur quatre à Zürich en mars, troisième au mémorial Alekhine en avril, 4-6è au Norway Chess Classic en mai et avant-dernier au mémorial Tal en juin. Le bilan statistique : 14 victoires, 8 défaites, 34 nulles en 56 parties soit 55,4%.

Avantage :  Carlsen

- L'expérience en match.

Incontestablement en faveur du champion du monde. Il a disputé de nombreux matchs pour le titre, sans compter tous les matchs qualificatifs depuis 1990. Battu par Kasparov pour le championnat PCA en 1995, vainqueur en 2000, 2007, il a gagné les trois derniers matchs même si l'écart s'est réduit à chaque rencontre.

Quant à Magnus Carlsen, il est novice dans ce genre de confrontations. Il a disputé un petit match exhibition au mois de mai mais il n'a jamais pratiqué en parties longues. La seule trace d'un match en cadence classique remonte à 2007, lors du match des candidats à Elista où il s'incline contre Aronian (5-7) au terme d'un match haletant.

Par contre, Anand et Carlsen ont souvent joué ensemble des séries de parties rapides et le score est équilibré.

Avantage : Anand mais comment cet avantage va profiter au champion du monde ?

- Les ouvertures.

L'avantage sur le papier va à Anand, qui est réputé pour la qualité de sa préparation en match. Capable de défier ses adversaires sur les grandes lignes, il a aussi réussi à les déjouer en employant des systèmes qu'il utilise rarement ou pas : en 2008 contre Kramnik, il emploie une ligne aigüe, la défense de Méran, qui déstabilise le Russe. En 2010, il joue une variante peu pratiquée lors de la dernière partie contre Topalov et il finit par l'emporter en profitant de l'excès d'optimisme et d'envie de gagner du Bulgare, qui n'avait pas réussi à prendre l'avantage. Anand est un spécialiste de l'effet de surprise mais il tombe sur un os.

Carlsen n'est pas un spécialiste des ouvertures dans le sens actuel de l'expression : il ne joue pas les grandes lignes et ne cherche pas à les améliorer par un nouveau coup joué au 17è de la partie dans une variante très débattue. Pour autant, Carlsen travaille les ouvertures mais il préfère des lignes moins pratiquées, moins tendues le plus souvent, où ses qualités de combattant et de technicien hors pair lui permettent de prendre l'avantage, même si la position n'a rien de très favorable au départ. Il a tendance à "dribbler" bien qu'on puisse distinguer quelques variantes qu'il pratique.

Or un match, c'est souvent l'affrontement des deux joueurs, de leurs équipes, sur quelques ouvertures : ainsi, le duel Anand-Gelfand de 2012 avait tourné autour de 2-3 ouvertures et Gelfand avait plutôt bien résisté. C'est bien là où l'avantage de l'expérience en match d'Anand peut prévaloir. L'Indien sait qu'il faut mener la lutte théorique sur ces quelques variantes alors que Carlsen n'est pas du genre à reprendre systématiquement les mêmes d'une partie à l'autre. Il peut se faire piéger car il n'aura pas l'habitude de maîtriser profondément ces systèmes. Gageons cependant qu'il aura beaucoup travaillé ce domaine dans sa préparation.
Par contre, Carlsen peut très bien dérouter Anand en variant énormément ses choix, l'orientant hors de sa préparation. Cette stratégie peut présenter des inconvénients : les systèmes sont variés mais ils ne sont pas autant approfondis et si Carlsen tombe sur une vieille préparation d'Anand, il peut se faire surprendre (comme cela lui arrive) ; d'autre part, ce manque d'approfondissement ne permet pas toujours d'exploiter au mieux les atouts de chaque ouverture.

Avantage : Anand même si un match ne se gagne pas uniquement dans les ouvertures. Il sait s'adapter à un adversaire alors qu'on ne sait pas si Carlsen peut le faire en match.

- Le milieu de jeu.

L'avantage est à Magnus Carlsen. Capable d'exploiter les plus infimes avantages, même lorsqu'il n'existe pas, le Norvégien entre déjà dans le gotha des plus grands stratèges du jeu. De plus, sa combativité et son énergie l'autorisent à mener des luttes âpres auxquelles Anand devra résister. L'Indien reste aussi capable de dominer son adversaire sur le plan stratégique mais il a eu tendance à subir le jeu de son challenger.

En ce qui concerne le jeu de combinaison, l'écart semble moins important. Contrairement à l'idée reçue, Carlsen n'est pas un attaquant furieux. Il est capable de brûler les ponts lorsque la position l'exige. Anand reste un remarquable tacticien, qui est à l'affût de la moindre opportunité. A ce niveau-là, la supériorité tactique n'existe pas.

D'une manière générale, c'est celui qui arrivera à imposer ses positions favorites qui l'emporte. Or, Carlsen me semble un peu plus complet qu'Anand.

Avantage : Carlsen.

- La finale

La finale c'est d'abord de la tactique. Les deux joueurs sont évidemment très forts en finale et il n'y a pas d'écart sensible. Par contre, c'est l'état de fraîcheur qui peut faire basculer la finale.


Avantage : petit avantage à Carlsen, capable de gagner des finales assez complexes. Son énergie peut faire la différence

- Les nerfs et la résistance physique

L'avantage vient pour Carlsen. Sa jeunesse lui permet de mener ces fameuses longues luttes mais il en a aussi souffert. A Londres, en mars, il a perdu deux des trois dernières parties à cause de l'épuisement engendré par ses nombreux combats. Mais ici, Anand est l'unique adversaire et il aura les mêmes combats que le Norvégien. Physiquement, Carlsen a l'avantage et sa capacité de résistance et de défense est même énorme, ce qui lui a souvent permis de sauver des parties mal engagées. A l'inverse, Anand peut rapidement craquer s'il sent que la partie lui échappe. Mais le fait qu'il y ait des jours de repos toutes les deux parties peut l'aider à récupérer.

Avantage : Carlsen

Au final. Si on prend en compte les différents facteurs, Carlsen est favori. Mais rien n'est absolument joué car de nombreux facteurs ne sont pas quantifiables. Le début du match sera crucial, en particulier pour Anand : s'il réussit son début, il sera capable de fermer le jeu et de forcer Carlsen à changer de façon de jouer. En cas d'avantage pour Carlsen, le champion du monde aura des difficultés car il faudra prendre plus de risques et Carlsen est un remarquable joueur de contre.

En prime ?

Deux vidéos insipides, analysant les dernières victoires d'Anand et de Carlsen en partie classique.

video

video

Le festival du Cap d'Agde

Tous les ans, le Cap d'Agde organise le festival d'échecs, soutenu par le CCAS. Le tournoi majeur, renommé depuis 2012 Trophée Anatoli Karpov, rassemble un plateau éclectique de 4 hommes et
4 femmes, 4 français (ou assimilés car le Suisse Yannick Pelletier est très proche de la France) et 4 étrangers.

Pour la première fois, un Français remporte l'épreuve (disputée sur des parties de 25 minutes avec 10 secondes de crédit par coup joué), créée en 1994. Il s'agit d'Etienne Bacrot, 15è joueur mondial et 7 fois champion de France. Il a battu en finale Anatoli Karpov, qui avait gagné l'épreuve l'an passé. L'ancien champion du monde a été impressionnant pendant tout le tournoi. Malgré ses 62 ans, il s'est spécialement préparé pour l'épreuve, qu'il n'a raté qu'une ou deux fois, et il a dominé le tournoi qualificatif de bout en bout avec le score de 11/14, sans défaite. Etienne Bacrot suit avec 9 points ; ensuite un trio devait se disputer les deux dernières places pour les demi-finales. A ce jeu, c'est le Suisse Yannick Pelletier qui a été éliminé par les deux Ukrainiens : Vassily Ivanchuk et Marya Muzichuk, la benjamine du tournoi.

En demi-finale, Karpov élimine Muzichuk 1,5 à 0,5 en s'employant à bien défendre dans la première partie et en usant la résistance de son adversaire dans la seconde (103 coups). L'autre demi voyait la victoire d'Etienne Bacrot sur un Ivanchuk hors de forme (2-0) : une domination positionnelle écrasante dans la première et un combat tactique achevé sur une gaffe qui précipite la défaite dans une position compliquée pour la seconde.

En finale, Karpov sort vivant de la première partie : Bacrot prend l'avantage, gagne la qualité et sa position est gagnante. L'ancien champion du monde s'accroche et Bacrot hésite... jusqu'à ce qu'une triple répétition de coups vue par Karpov lui procure la nullité. Dans la deuxième, les deux joueurs répètent les coups dans l'ouverture. On s'explique dans la prolongation en blitz.

Karpov malmène Bacrot avec les Blancs dans la première mais il se fait surprendre par un contre, puis par une fourchette roi-dame. 1-0 Bacrot. Dans la seconde, Karpov arrive à prendre le dessus avec les pièces noires. Sa position est gagnante en finale Dame et Tours, avec deux pions de plus. Mais il tombe au temps et Bacrot gagne heureusement 2-0.

3 commentaires:

Gin Tonic a dit…

Je donne Carlsen gagnant.

Tarswelder a dit…

Moi pareil mais pas par un score écrasant.

Anonyme a dit…

Même s'il a perdu ses dents, un tigre reste toujours un tigre.