vendredi 26 avril 2013

Mémorial Alekhine. Les Français prophètes en leur pays

Saviez-vous que dans le jardin des Tuileries, du côté de l'Orangerie, se déroulait le plus fort tournoi jamais organisé en France ? Non ? Rien de la part de la presse, rien dans les médias français (pas en Russie).

Et pourtant, c'est bien un événement historique qui s'est déroulé cette semaine à Paris. Le mémorial Alekhine se dispute entre Paris et Saint-Petersbourg, dans les deux patries d'Alexandre Alekhine (1892-1946) né en Russie, exilé en France et champion du monde (1927-1935 puis 1937-1946), le seul à mourir en détenant le titre. Ce tournoi à dix joueurs réunit quelques-uns des membres de l'élite mondiale, auquel on rajoute deux des trois meilleurs Français. Et à la surprise générale, ce sont eux qui mènent le tournoi à mi-parcours.





Un tournoi russe en France.

La publicité faite en France sur le mémorial Alekhine a donc été des plus minimalistes. Inutile de s'étonner que les Echecs ne seront jamais médiatiques si on ne met pas en avant le plus fort tournoi qui ait jamais eu lieu sur le sol français. Il faut dire que ce tournoi est d'abord un tournoi russe. Ce sont des Russes qui organisent le tournoi (avec l'appui de la Chambre de Commerce Franco-Russe), qui le financent et qui ont eu l'idée d'associer la culture et les Echecs : la culture en organisant le tournoi dans deux hauts lieux mondiaux, le musée du Louvre et le musée russe de Saint-Petersbourg. On voulait aussi associer la double culture d'Alexandre Alekhine : celle de son pays natal et celle de son pays d'adoption.

De la biographie d'Alekhine, on la refait pour la rendre présentable : les années de l'Occupation sont transformées en "pris par le tourment de la guerre". S'il est exact qu'Alekhine a été emporté par les événements (issu de la noblesse russe, il est dépossédé de ses biens par la Révolution bolchevique, il échappe de peu à la répression rouge en 1919, il finit par s'installer en France, puis il collabore avec les nazis en disputant des tournois et en écrivant des articles antisémites), le côté sombre a été totalement "blanchi" par les organisateurs.

De ce tournoi totalement russe, les Français ne sont présents qu'en marge : on convie le nouveau président de la FFE, Diego Salazar, à une courte allocution mais on a invité deux joueurs français (Laurent Fressinet et Maxime Vachier-Lagrave) et on a le droit à une retransmission internet commentée en français par le grand-maître suisse Yannick Pelletier et le maître Jean-Baptiste Mullon. Chose énorme, Yannick Pelletier commente un tournoi en France alors que le grand-maître français Robert Fontaine commente en anglais un fort tournoi en Suisse.

La première partie du tournoi (21-25 avril) se dispute à Paris, l'autre moitié reprend le 28 après un transfert le 26 et la journée de repos le 27. Le plateau des dix participants est tout à fait exceptionnel :

- Le champion du monde, Viswanathan Anand (Inde)
- Quatre des cinq participants au dernier tournoi des candidats, terminé il y a deux semaines : Vladimir Kramnik et Peter Svidler (Russie), Levon Aronian (Arménie), Boris Gelfand (Israël).
- Le champion de Chine, Diren Ling
- Un membre de l'équipe nationale russe, Nikita Vitiugov
- Le grand-maître anglais Michael Adams
- Deux des trois meilleurs Français : Maxime Vachier-Lagrave et Laurent Fressinet.

Avec une moyenne de 2745 Elo, c'est le plus fort tournoi qu'on ait organisé en France. D'ailleurs, notre pays n'organise plus de grands tournois et Paris encore moins. Dans les années 1990, les trophées Immopar et Intel réunissaient la crème de l'élite mondiale mais c'était en parties rapides : Garri Kasparov était le maître du théâtre des Champs-Elysées. Par contre, en tournoi classique, il faut remonter à ... 1900 pour avoir un grand tournoi à Paris. A l'occasion de l'exposition universelle, Emmanuel Lasker, le champion du monde de l'époque, avait facilement remporté le tournoi devant le Hongrois Geza Maroczy et les Américains Harry Pillsbury et Frank Marshall.

Les héros sont fatigués et les Bleus déchaînés.

L'unique duel franco-français se déroule à la première ronde. Bien préparé, Laurent Fressinet neutralise facilement Maxime Vachier-Lagrave avec les pièces noires et la partie s'achève par la nulle. Justement, il est interdit de proposer la nulle avant le 40è coup pour encourager la combativité. La partie entre Peter Svidler et Boris Gelfand est un duel théorique où personne ne prend l'avantage : nulle au 41è coup. Les trois autres parties de la première ronde sont décisives : Vladimir Kramnik masse son compatriote Vitiugov et s'impose sans trop de problèmes. Par contre, Levon Aronian s'embarque dans une position dangereusement passive à l'aile-roi contre Diren Ling et il se fait surprendre par un sacrifice de fou. L'abandon est signé au 46è coup. L'autre sensation vient de la défaite du champion du monde Anand contre Michael Adams avec les Blancs.

Deuxième ronde. Vachier-Lagrave a tiré le numéro un et il double les pièces blanches contre Ling. Il sacrifie un pion dans l'ouverture et il remporte une superbe partie de domination (voir plus bas). Levon Aronian reprend la même ligne qu'il joua à Vladimir Kramnik à Londres (il perdit la partie) mais il joue mieux et il surclasse l'ancien champion du monde : 1-0. Michael Adams profite d'un motif de clouage sur la colonne 'a' pour dépasser Peter Svidler, qui commence à souffrir dans ce tournoi. Enfin les deux autres parties sont nulles : pas d'histoire entre Fressinet et Gelfand et entre Vitiugov et Anand, même si l'Indien a mieux joué la finale que contre Adams. C'est ce dernier qui mène avec 2/2.

Troisième ronde. Une seule partie est gagnée : Boris Gelfand gagne un pion contre Michael Adams sur une petite combinaison tactique et sa technique lui permet de conclure de façon impressionnante. Les autres rencontres sont nulles : Anand et Aronian se neutralisent, faute pour l'Indien d'avoir pris l'avantage. Svidler et Vitiugov se livrent un duel théorique mais qui se termine par le partage du point. Contre Diren Ling, Laurent Fressinet est encore bien préparé et il accepte le sacrifice d'un pion du Chinois. Mais à cause du manque de temps, il préfère répéter les coups et accepter la nulle. Enfin la partie entre Vladimir Kramnik et Maxime Vachier-Lagrave donne l'occasion d'apprécier le sang-froid du Français : dans une finale de tours avec un pion de moins, il parvient à créer du contre-jeu et à obtenir la nullité. Mais il est probable que Kramnik n'a pas joué au mieux la finale.  Maxime partage la tête du tournoi avec Gelfand et Adams (/3). Quatrième ronde. Peter Svidler n'est pas dans un bon tournoi : il perd contre Levon Aronian qui rattrape tout le monde en tête. Là aussi les autres parties sont nulles : Vachier-Lagrave ne prend pas de risque avec  les Blancs contre Anand et même s'il a un pion de plus en finale de tours (encore), il ne continue pas car il sait qu'elle est facile à défendre. Autant s'économiser. Vitiugov et Gelfand se livre une bataille tendue mais équilibrée. Kramnik joue solidement contre Ding et il prend le demi-point. Enfin, Laurent Fressinet pousse Michael Adams au bord du précipice. Sa position est gagnante mais en zeitnot, il rate le gain immédiat. Après le contrôle du temps au 40è coup, il a deux pions de plus mais Adams se défend admirablement et Fressinet joue de manière imprécise. L'Anglais finit par annuler.

Enfin la cinquième ronde conclut cette phase parisienne. Les parties n'atteignent pas les 4 heures de jeu et ne dépassent pas le 41è coup. Gelfand et Aronian livrent un duel intéressant qui s'achève par le partage du point. Adams et Vitiugov ne se départagent pas mais l'Anglais avait l'avantage. Enfin les trois autres parties ont été gagnées. Anand écrase Ding qui s'est perdu dans le milieu de partie : 1-0 32 coups. Peter Svidler et Maxime Vachier-Lagrave jouent une ouverture inhabituelle et c'est Svidler qui s'embrouille dans le milieu de partie. Le Français remporte une deuxième victoire. Mais LA sensation du tournoi, sans doute celle aussi de la carrière de Laurent Fressinet est sa victoire écrasante avec les pièces noires contre un Vladimir Kramnik fantomatique  Suivez cette partie qui me réconcilie avec ce champion sympathique mais dont l'attitude pendant l'affaire de la triche m'avait déplu.

Après  5 rondes ,voici le classement :
Les participants au Mémorial Alekhine. De gauche à droite : Maxime Vachier-Lagrave, Liren Ding, Peter Svidler, Viswanathan Anand, Levon Aronian, Vladimir Kramnil, Laurent Fressinet, Michael Adams, Nikita Vitiugov, Boris Gelfand.

2 commentaires:

Gin Tonic a dit…

Les deux Français se débrouillent bien.

Tarswelder a dit…

A noter l'excellence de l'organisation et du traitement sur Internet. On devrait encore avoir les commentaires en français dans la seconde partie russe. Ils sont moins tournés vers l'anecdote que les commentaires russes et anglais mais ils sont un peu plus pédagogiques (ils s'adressent à un public moins expert).