vendredi 1 mars 2013

Histoire du jeu d'échecs, une approche. Partie 3 : l'ère soviétique (1946-1972)


La mort d’Alexandre Alekhine marque la fin de la période des supers-champions, ceux qui écrasaient leur époque et qui dictaient leurs conditions pour les affronter en match. Les Échecs n’échappent pas au contexte de la Guerre Froide et de sa fin, ni aux enjeux et évolution qui ont suivi l’effondrement de l’URSS. Plus qu’une révolution de la pensée, c’est d’abord une révolution de l’approche de plus en plus « professionnelle » et méticuleuse du jeu, aidée par le progrès technologique qui transforme la façon de jouer des meilleurs.




L’ « école soviétique »
Les autorités soviétiques ont fait des Échecs un sport majeur, participant à leur propagande qui justifie la supériorité de l’ « homo sovieticus » sur le capitalisme. Pourtant, rien n’était gagné. Ce jeu était l’apanage de la bourgeoisie et pouvait être condamné comme tel par le régime mais Lénine aimait y jouer. Les compétitions échiquéennes s’étaient même déroulées pendant même la guerre civile. Alexandre Alekhine remporta même le premier championnat de la République Socialiste de Russie en 1919. C’est dans les années 20, sous l’impulsion du maître Ilyn-Jenevski et de Nikolaï Krilenko (procureur des premiers procès politiques avant d’être éliminé à son tour en 1938), que les Échecs acquièrent leur statut dans l’URSS. Ce jeu bourgeois doit permettre à la classe ouvrière de s’élever par les qualités qu’il exige. La propagande imagina même une partie imaginaire entre Staline et Iejov (le chef de la police politique, organisateur de la Grande Terreur).
Système mis en place ou réel engouement de la population ? Quoi qu’il en soit, les Échecs gagnent en popularité. Alors qu’il participe au tournoi de Moscou en 1935, le grand-maître Rudolf Spielmann constate avec tristesse et joie toute la foule qui s’entasse pour voir les parties. Il propose même de construire un stade pour la prochaine fois !
Le premier grand tournoi international organisé en URSS eut lieu à Moscou en 1925. Comme je l’ai indiqué dans l’article précédent, c’est l'émigré Russe Bogolioubov qui remporte la plus prestigieuse de ses victoires devant Lasker et Capablanca. Ce dernier, en tournée à Leningrad, affronte en simultanée un jeune joueur de 14 ans : Mikhaïl Botvinnik. Le champion du monde doit s’incliner, souhaite le meilleur à son jeune vainqueur. Il ne savait pas que 10 ans plus tard, cet adolescent allait se trouver à ses côtés dans les grands tournois.
Les jeunes étaient encadrés dans les écoles de Pionniers, créant ainsi un système de détection et de sélection sans précédent, qui a produit les meilleurs joueurs du monde pendant plus d’un demi-siècle. De plus, certains forts joueurs étaient aussi des membres éminents du parti comme Alexandre Kotov. Plus qu’un style de jeu, c’était plus une méthode de travail, de préparation qui formait les joueurs soviétiques. Les débuts de partie étaient profondément analysés : si un joueur faisait une découverte, il devait avoir l’autorisation pour la jouer en partie (ce fut le cas de Taïmanov qui fit une découverte réservée à Petrossian pour son match contre Fischer en 1971). D’autre part, les critères classiques de l’évaluation de la position étaient dépassés : les joueurs analysaient en fonction des possibilités dynamiques de la position, faisant et défaisant ainsi la réputation de certaines ouvertures. Peu pratiquée, la défense dite Est-Indienne acquit une grande popularité avec les Noirs tout comme la défense Sicilienne (1.e4 c5), qui était peu jouée avant la guerre mais qui est devenue la réplique principale des Noirs à haut niveau contre le premier coup blanc e2-e4.
De grands noms sont sortis dans les années 40-50. Parmi ces forts joueurs, aucun n'a jamais été en mesure de remporter sérieusement le titre mondial, je cite Efim Geller, Mark Taimanov, Youri Averbakh, Lev Polugaïevsky ou le génial Leonid Stein (mort en 1973 à 39 ans alors qu’il était un des 5 meilleurs mondiaux). Trop fragiles, alcooliques, certains ont même renseigné le KGB. Le championnat d’URSS était le plus fort tournoi au monde organisé annuellement. Pourtant, les champions du monde participaient rarement à cette compétition relevée : leur statut les plaçait inconsciemment sur un piédestal, du haut duquel ils ne voulaient pas redescendre. Botvinnik fut le seul champion du monde en titre à disputer un championnat d’URSS (en 1952 et 1955) ; jamais ses successeurs, jusqu’aux années 70, n’y ont participé. C’était pourtant une préparation de premier choix dans l’optique des confrontations futures. En 1967, Tigran Petrossian refusa de jouer un match de départage contre David Bronstein pour le championnat de Moscou dans ce cas, prétextant que ce dernier aurait eu ainsi l’occasion de jouer un match contre le champion du monde sans avoir disputé le cycle qualificatif !
La conquête du titre mondial.
Après la mort d’Alekhine, Botvinnik était déjà considéré comme le meilleur joueur du monde. Son jeu était qualifié de scientifique : préparation poussée des ouvertures, grande force dans le jeu de position, prise de risque limitée à ce qui peut être évaluable mais aussi lutteur acharné. Il avait mené l’équipe d’URSS, qui écrasa en match, disputé par câble, les États-Unis en septembre 1945. Il remporta le très fort tournoi de Groningue en 1946 devant Euwe, puis un autre tournoi à Moscou en 1947. Pourtant la vacance du titre posa le problème de la succession. Pour les uns, Euwe devait reprendre son titre perdu, pour les autres il fallait organiser un tournoi entre les meilleurs. Cette solution a été retenue. Six joueurs ont été sélectionnés pour ce championnat qui se déroula entre La Haye et Moscou au printemps 1948 : Botvinnik, Euwe, Reshevsky, Kérès, Fine et Vassili Smyslov, connu depuis le début des années 40. On écarta le très fort joueur argentin, d’origine polonaise (dont toute la famille périt dans les camps nazis) Miguel Najdorf (propagateur de la célèbre variante éponyme, mais dont il ne fut pourtant pas l’inventeur : 1.e4 c5 2.Cf3 d6 3.d4 cxd4 4.Cxd4 Cf6 5.Cc3 a6, qui est l’arme actuelle de tous les champions), qui avait battu sèchement Botvinnik à Groningue. A la surprise générale, Fine se retira et abandonna la compétition pour la psychologie. Il ne fut pas remplacé.



Les cinq participants au championnat du monde 1948. De gauche à droite, Paul Kérès, Vassili Smyslov, Samuel Reshevky, Max Euwe et Mikhaïl Botvinnik.

 Les cinq autres prétendants se disputèrent sur 5 tours un match-tournoi, chacun jouant 5 fois contre les autres. Botvinnik, grand favori, marqua 14 points sur 20 (9 victoires, 10 nulles et 1 défaite au dernier tour contre Kérès), devançant largement Smyslov, Kérès (autres Soviétiques), l’Américain Reshevsky (qui allait représenter pendant 10 ans la meilleure chance occidentale) et Euwe. A propos de Kérès, il échappa à la répression contre ceux qui avaient « changé de camp » après l’invasion allemande en 1941. Pourquoi ? N’a-t-il pas dû concéder le titre à Botvinnik en échange de sa vie ? En tout cas, cet énorme champion ne put jamais disputer le match ultime, manquant de chance (comme son pays ajouta-t-il pour expliquer ses échecs) et de nerfs. Quant à Euwe, sa carrière commença à décliner, jouant encore de nombreux tournois mais sans plus jamais paraître comme un candidat au titre mondial. Au cours du voyage vers Moscou, il fut arrêté à la frontière et soupçonné d'espionnage un temps. Il devint président de la FIDE de 1970 à 1978.

L’ère Botvinnik : une domination sans partage sur le reste du monde
Après 8 victoires consécutives dans des tournois majeurs, Botvinnik cessa de jouer et passa son doctorat en électricité. Il ne joua pas une partie officielle entre 1948 et 1951.
La FIDE organisa un cycle de qualifications pour le championnat du monde sur trois ans. Des tournois zonaux puis un tournoi interzonal qualifiaient les joueurs pour un tournoi des candidats. Mais à chaque fois, ce sont les Soviétiques qui gagnent les premières places. Le premier du genre eut lieu à Budapest en 1950. Il fut remporté par David Bronstein et Isaac Boleslavsky, alors que Samuel Reshevsky, Max Euwe et les Occidentaux ne purent participer en raison de la Guerre Froide. Les deux premiers durent se départager en match et Bronstein l’emporta. Il eut le droit de défier Botvinnik. Les règles du championnat du monde étaient fixées : 24 parties sont à jouer et le champion garde son titre en cas d’égalité 12-12. S’il le perd, il a droit à un match revanche l’année suivante. Une façon pour Botvinnik, disent les mauvaises langues, de ne pas revenir dans l’arène.
David Bronstein (1924-2006) était un joueur créatif. Dès le début de la partie, il cherchait à provoquer des positions où son imagination et son talent tactique s’exprimaient à merveille. Avec son ami Isaac Boleslavsky (1917-1981), il popularisa la défense Est-Indienne avec les Noirs (1.d4 Cf6 2.c4 g6 3.Cc3 Fg7 4.e4 d6) et remporta de célèbres victoires avec. Il remporta deux fois de suite le Championnat d’URSS (1947-1948), puis l’interzonal, puis le tournoi des candidats avec son ami précité. Ce fils de prisonnier politique aurait donné une image bien négative pour le régime stalinien. Bronstein s’imprégna certainement de cette vision, affirmant avoir seulement voulu montrer que Botvinnik n’était pas imbattable. Au printemps 1951, Bronstein fut bien près de vaincre la légende mais perdit la 23ème partie (Fut-il forcé ou craqua-t-il réellement sous la pression ?) alors qu’il menait d’un point. Botvinnik joua assez mal dans ce match : il fut dépassé par l’imagination de Bronstein mais s’en sortit parce que son adversaire jouait très mal les finales à ce niveau (Il perdit la 6ème partie en touchant malheureusement une pièce). Score final : 12-12, 5 victoires chacun.
Malheureusement, ce joueur très populaire n’allait plus avoir sa chance. Il est 2ème du tournoi des candidats en 1953, 3ème à égalité en 1956 et ensuite est éliminé prématurément en 1958 et 1964, par suite de défaites inattendues contre des joueurs nettement moins forts.
Mikhaïl Botvinnik et David Bronstein à Moscou pendant le championnat du monde en 1951. Le jeu créatif de Bronstein bouscula la logique et la technique du champion du monde, qui s'en sortit par une victoire dramatique.

Les tournois reprenaient : Botvinnik joua un peu plus mais ses résultats étaient relativement irréguliers. En 1954, il affronta en match Vassili Smyslov (1921-2011), vainqueur du tournoi des candidats de Zurich, dont le déroulement a été relaté par Bronstein dans un magnifique livre (L’Art du combat aux Échecs). Encore une fois Botvinnik souffrit contre un adversaire d’une grande force technique et à la combativité supérieure. Mais le match se termina encore par l’égalité 12-12 (7 victoires chacun).
Smyslov repart à la charge en 1957. Il a gagné le tournoi des candidats d’Amsterdam en 1956 où un jeune compatriote faisait son apparition sur la scène internationale : il a 19 ans, il se nomme Boris Spassky (1937- ), il termine 3ème ex-æquo. Cette fois, Smyslov est mieux préparé et remporte le match assez nettement : 12,5 à 9,5 (6 victoires à 3). Botvinnik réclame sa revanche. Il a analysé les faiblesses de son adversaire et préparé de nouvelles ouvertures. En remportant les trois premières parties, il avait fait le plus dur. Smyslov ne reprend qu’un point sur le reste du match (12,5 à 10,5 soit 7 victoires à 5 pour Botvinnik). Ce champion n’est resté qu’un an au sommet mais devient l’année suivante président de la fédération soviétique (et bon chanteur d’opéra). On dit aussi qu’il était le favori du régime à l’époque de Staline : Russe de pur souche, il était préféré au juif Botvinnik, mais qui était un « bon communiste » et surtout le meilleur de tous. Smyslov fut encore de nombreuses fois candidat et réussit à l’âge de 63 ans en 1984 à atteindre la finale des candidats (il est le plus vieux joueur dans ce cas). Il a été champion du monde vétéran au début des années 1990.
Les joueurs non soviétiques qui rivalisaient étaient peu nombreux : le Yougoslave Gligoric (1924-2012), l’Américain Reshevsky (1911-1995), le Hongrois Szabo. Deux noms de jeunes loups apparurent sur la scène internationale vers 1958. Le Danois Bent Larsen (1935-2010), qui avait remporté la médaille d’or au premier échiquier des Olympiades de 1956 devant Botvinnik et surtout un jeune américain de 15 ans : Robert James Fischer, le plus jeune grand-maître au monde.
Tal, le Magicien de Riga


Au moment où Botvinnik reprenait son bien, un jeune loup de 22 ans mangeait tout adversaire qui se présentait à lui : Mikhail Tal (1936-1992). Ce joueur étonnait ses contemporains par son jeu spectaculaire. Prêt à tout pour gagner, il n’hésite pas à sacrifier des pièces pour des compensations pas toujours évidentes et parfois de manière incorrecte (mais il fallait des heures d’analyse pour en le démontrer). Sa vitesse de calcul des variantes était phénoménale : il était capable de voir de nombreuses lignes, là ou l’adversaire n’en voyait que quelques-unes et moins profondément. Bronstein résuma son jeu : « Il centralise ses pièces et les sacrifie n’importe où ». Tal exerçait une fascination, une pression psychologique qui rappelait ce que faisait Lasker.


Championnat d'URSS 1958. De gauche à droite, Boris Spassky, Mikhaïl Tal et Tigran Petrossian. Tal remporte le titre à la dernière ronde devant Petrossian et bat (après avoir été perdant) Spassky qui est éliminé du cycle du championnat du monde.
En 1955, Tal n’était qu’un joueur prometteur. En 1958, il a déjà réalisé le doublé au championnat d’URSS (remportant au total 6 titres soit autant que Botvinnik). Il remporte la même année l’interzonal de Portoroz, devient candidat au même titre qu’un jeune joueur venu des Etats-Unis, Bobby Fischer (1943-2008). En 1959, il livre avec Paul Kérès (un des plus forts joueurs jamais champion du monde, il finit 5 fois deuxième du tournoi des candidats) un duel époustouflant dans le tournoi des candidats disputé en Yougoslavie. Il marque 20 points sur 28 ( !), remportant pas moins de 16 victoires pour 4 défaites et 8 parties nulles ; Kérès échoue à 1,5 point en dépit de 15 victoires dans le tournoi des candidats le plus combatif qui ait jamais eu lieu.
On parle alors d’hypnose, Tal manipulant ses adversaires par son regard perçant pour les pousser à la faute. Ainsi le Hongrois Benkö mit des lunettes noires avant d’affronter Tal mais ce dernier sortit de sa poche de grosses lunettes (style vieille américaine) et provoqua le rire du public.
Le match contre Botvinnik en 1960 ne pouvait pas opposer deux adversaires au style si différent. D’un côté le champion du monde, roi de la préparation, méthodique et grand joueur de position face à un joueur, dont il qualifiait le style d’ « incorrect » parce qu’uniquement tourné vers la tactique et l’attaque directe. Pourtant Tal démontre aussi ses talents de manœuvrier : dès la 1ère partie il s’impose mais ses expériences dans les débuts semblent trop risqués. Plus d’une fois il est danger de perte mais Botvinnik en manque de temps n’arrive pas à les exploiter. Dans la 6ème partie, Tal sacrifie un cavalier, ce qui provoque l’agitation du public (et l’interruption de la partie jouée dans une autre pièce). Botvinnik ne trouve pas la meilleure défense et craque. Le champion du monde revient dans le match mais chancèle dans les moments critiques : dans une position gagnante, dans la 17ème partie, il gaffe et perd la partie alors qu’il n’a que quelques secondes pour jouer deux coups, avant le contrôle du temps au 40ème coup (Chaque joueur dispose d’un temps limité pour un certain nombre de coups). Tal s’impose finalement 12,5 à 8,5 (6 victoires à 2).
Botvinnik fait aussitôt usage de son droit de revanche. Il étudie le jeu de Tal, dévoile ses faiblesses alors que le champion du monde n’a pas le caractère pour étudier, étudier sans arrêt. C’est un bon vivant, fumeur et aussi amateur de boisson (Il arriva une fois avec un gros sparadrap sur le front après s’être battu alors qu’il était éméché). Ce champion hors norme fut surtout trahi par sa santé. Atteint d’une malformation congénitale à la naissance (Il avait trois doigts à la main droite, qu’on ne voit presque jamais dans les vidéos), il est aussi atteint d’une maladie des reins qui l’oblige à plusieurs opérations. L’une d’elles a lieu quelques semaines avant le match revanche de 1961 et pendant celui-ci il attrapa la grippe. La santé, l’impatience, l’excès de confiance ont empêché Tal de reconquérir son titre dans les années qui suivent. Botvinnik l’écrase en 1961 par 13 à 8 (10 victoires, 5 défaites et 6 nulles).
Petrossian, le Tigre.


Un autre joueur de l’école soviétique attendit son heure, c’est Tigran Petrossian (1929-1984). Issu d’une famille pauvre d’Erevan, orphelin à 15 ans, les malheurs de sa vie ont marqué son jeu qui se base sur la sécurité. Cet admirateur de Nimzovitch était un très grand tacticien, spécialiste comme Tal des parties rapides (Blitz, parties de 5 minutes) mais répugnait à s’engager dans l’inconnu. Au moindre risque encouru, il s’empressait de proposer nulle à son adversaire. Sa grande spécialité était le sacrifice de la qualité (Une Tour contre Fou ou Cavalier), qui exigeait de connaître les arcanes de la position. Sa compréhension de la position est sans égale, c’est le modèle à l’extrême du joueur de position. Sa progression a été ralentie par son manque d’agressivité mais au début des années 1960, il devint un peu plus entreprenant et parvint enfin à gravir les échelons vers le titre. Champion d’URSS en 1959, il termine 2ème de l’Interzonal de Stockholm en 1962 derrière Bobby Fischer.
Il dispute alors le tournoi des Candidats de Curaçao en mai 1962. Le scénario du tournoi annonce la crise de Cuba cinq mois avant. Les Soviétiques dominent l’épreuve. Petrossian, plus solide, l’emporte devant Kérès et Geller. Fischer termine quatrième mais accuse les trois premiers de s’être entendus pour faire nulle rapidement. Dans ce même tournoi, Tal dut abandonner l’épreuve parce qu’il a dû subir une nouvelle intervention chirurgicale. Et un autre Soviétique, déjà connu, devient un candidat au titre, même s’il est taxé d’individualisme (terme péjoratif dans l’URSS de l’époque) : Victor Kortchnoi. Les tensions avaient repris entre les « Grands », entre un Américain et les Soviétiques après les crises de l’U2, de Berlin et avant le pic de Cuba.
Petrossian défit Botvinnik en mars 1963. Le champion du monde avait 52 ans, son adversaire, 34. La différence d’âge allait jouer son rôle. La difficulté pour Botvinnik était de faire craquer un joueur qui n’en avait pas l’habitude. En 67 parties dans les différents tournois qualificatifs pour le championnat du monde, Petrossian n’en perdit … qu’une seule, lors du championnat d’URSS.
Le champion du monde remporte la 1ère partie mais perdit les 5 et 8èmes pour être mené au score. Il imposa une forte pression à son adversaire, qui résistait admirablement. Botvinnik finit par égaliser à 2-2 (14ème partie) mais perdit ensuite 3 fois, sans jamais gagner. Dans un match très technique, où les manœuvres ont largement pris le dessus sur les attaques spectaculaires, Petrossian mit fin au règne de Botvinnik (12,5 à 9,5 ; 5 victoires contre 2 et 15 nulles). La FIDE avait décidé d’abroger le principe du match revanche. Vexé, Botvinnik décida de renoncer au titre mondial. L’ancien champion du monde disputa encore plusieurs tournois, avec succès et même remportant de jolies parties. En 1970, il se retira définitivement de la compétition pour se consacrer à son école qui forma quelques-uns des plus beaux joyaux des Échecs Soviétiques (Karpov et Kasparov notamment).
Spassky, à l’assaut du Tigre.
Né à Leningrad en 1937, Boris Spassky a fait figure de prodige : premier Soviétique champion du monde junior, il devient candidat et grand-maître à 19 ans en 1956. Mais ensuite, il traverse des années difficiles : des défaites traumatisantes en championnat d’URSS l’écartent de la course au titre mondial. Paresseux comme il aime à se définir, c’est pourtant un joueur complet, à la fois à l’aise dans les positions compliquées et dans les positions techniques, solide dans tous les domaines du jeu et très endurant (il pratique volontiers le tennis ou la natation). Il devient champion national à l’hiver 1961 et se qualifie pour l’interzonal après avoir remporté un tournoi qualificatif interne. A cet Interzonal, il obtient également son billet, avec Bent Larsen -contre qui il s’incline au terme d’une partie monumentale-, Vassili Smyslov et Mikhaïl Tal, tous quatre terminant premiers.
Le cycle des candidats de 1965 est le premier qui désigne le vainqueur par une série de matches. Spassky doit affronter le vétéran Paul Kérès : en le battant, il écarte définitivement un des 5 cinq meilleurs joueurs du monde depuis trente ans. Puis ensuite c’est au tour d’Efim Geller qui ne résiste pas beaucoup et enfin vient Tal. Alors que le score est de 4-4, l’ancien champion du monde craque et perd les 3 parties suivantes. Spassky affronte en mars 1966 Petrossian.
Ce match est tendu, âpre et épuisant. Petrossian impose son jeu et pousse son adversaire à la faute : 2-0 après 10 parties mais le challenger égalise à la 17ème (2-2). Pourtant, c’est le champion qui fait la différence : 2 victoires à 1 sur les sept dernières parties et il est le premier tenant à conserver son bien depuis Alekhine en 1934 (12,5 à 11,5 ; 4 victoires, 3 défaites et 17 nulles).
Petrossian joue peu et ses résultats sont modestes. Spassky s’impose en force comme, une fois encore, son rival déclaré. Il remporte devant Bobby Fischer le tournoi de Santa Monica en 1966 (le plus fort tournoi des années 1960). Puis devient à nouveau candidat, profitant des écarts de l’Américain, puis élimine Geller, Larsen, le meilleur joueur du monde en tournoi et enfin Victor Kortchnoi, tout ceci en 1968.
C’est donc en mars 1969 que la revanche de 1966 se déroule. Petrossian a bien gagné la première manche, mais Spassky a retenu la leçon. Il gagne les 4ème, 5ème et 8ème parties pour mener 5-3. Deux victoires de Petrossian dans les manches 10 et 11 ramènent l’égalité. Mais le champion du monde commet une erreur stratégique majeure : au lieu de tenter de profiter de son avantage psychologique, il revient à sa stratégie initiale, c’est-à-dire chercher la nulle, mis permet à Spassky de surmonter son passage à vide. Et dans le dernier tiers du match, le challenger fait la différence. Petrossian est méconnaissable dans la 17ème et surtout la 19ème où il est écrasé. Il revient bien dans la 20ème mais la 21ème partie fait définitivement basculer le match : il est victime de son tempérament, Spassky lui permet de compliquer le jeu mais il refuse préfère un coup plus solide mais finit par perdre. En gagnant par 6 victoires, 13 nulles et 4 défaites (12,5 à 10,5), Spassky devient champion du monde, que beaucoup espéraient enfin.


Tigran Petrossian et Boris Spassky. Petrossian gagne le premier match en 1966 mais Spassky a tiré les leçons de sa défaite et gagné nettement la revanche.
Fischer : le King qui voulait être roi
Mais le champion des années 1960 n’est pas soviétique mais américain ; Bobby Fischer est ingérable mais génial et combatif. Il est l’attraction dans les sixties ; ses succès sont nombreux (il gagna 8 championnats des Etats-Unis dont un avec 11 points sur 11), ses écarts aussi : par exemple, en 1967 à l’Interzonal de Sousse, il refuse d’affronter quatre Soviétiques d’affilée et après des atermoiements, finit par partir. Le plus incroyable est qu’il dominait largement l’épreuve. De même, Fischer imposa des heures décalées pour jouer les parties le vendredi soir en raison de son appartenance à une secte anti-communiste. En 1965, Fischer est même victime du contexte international. Les Etats-Unis refusant d’accorder des visas à tout ressortissant voulant se rendre à Cuba, Fischer participe au tournoi de La Havane par télex.
L’Américain se décide enfin à accomplir le rêve, le sens de sa vie en 1970. Profitant du désistement de son compatriote Benkö, il dispute l’Interzonal de Palma de Majorque qu’il surclasse : 17,5 points en 23 parties, soit 2,5 d’avance sur le second et 6 victoires consécutives pour terminer. Entre-temps, Spassky adopte les mauvaises habitudes de ses prédécesseurs. Il joue peu : comme eux, il ne participe plus au championnat d’URSS et ses sorties en tournoi sont rares. Il est pourtant le premier champion du monde à disputer un open (Tournoi qui rassemble à la fois les joueurs professionnels et les amateurs, au contraire des tournois fermés qui n’invitent qu’un nombre défini de joueurs).


Bobby Fischer en une du magazine Life. L'Américain est la première star des Echecs. Sa précocité, ses caprices à l'inverse de son jeu, en font une grande vedette qui sortit les Echecs professionnels d'une certaine misère.
L’année 1970 est traversée par deux événements majeurs de l’histoire des Échecs. Tout d’abord c’est l’entrée en vigueur du classement ELO. Imaginé par un mathématicien américain, d’origine hongroise Arpad Elo, ce système avait d’abord été conçu pour le tennis avant d’être recalé pour sa complexité. C’est donc aux joueurs d’échecs d’en hériter. Ensuite c’est le « Match du Siècle », au printemps 1970, qui oppose l’URSS à la sélection du Reste du Monde. Malgré cinq champions du monde, l’URSS a toutes les peines à l’emporter par 20,5 à 19,5 (Cette compétition s’est jouée sur 4 parties sur 10 échiquiers à la fois). En dépit d’une brillante victoire contre Larsen, Spassky est en méforme. Quant à Fischer, il bat l’ancien champion du monde Petrossian (2 victoires, 2 nulles) après avoir accédé à l’exigence de Larsen qui réclamait le premier échiquier. Bobby n’était pas prêt à défier Boris pour le moment.
L’année 1971 est l’année où le cycle des candidats détermine le challenger de Spassky. Fischer est sur une autre planète. Mark Taïmanov le Soviétique et le Danois Bent Larsen perdent leur match par 6-0. Pour faire payer le premier, on retrouvera des livres de Soljenitsyne dans ses bagages (comme par hasard…). Quant au Danois, il ne récupéra jamais de sa déroute. S’il obtint encore de bons résultats, ce fut de manière plus irrégulière. Dommage pour ce joueur original et lutteur qui a mené la vie dure aux Soviétiques en remportant de forts tournois dont cinq pour la seule année 1967. Fischer parvient aussi à vaincre Petrossian, dont la stratégie consiste à faire perdre les nerfs à son adversaire : ce qui avait marché lors des tours précédents contre l’Allemand Hübner et Kortchnoi, échoue devant un Bobby qui finit par quatre victoires.
Cette année-là, un autre Soviétique, âgé de 20 ans, fait sensation en remportant le mémorial Alekhine. Il s’appelle Anatoli Karpov, tandis que Spassky finit au milieu de tableau, se réservant pour le match pense-t-on.
Ce match a enfin lieu à Reykjavik pour juillet 1972, après de nombreuses péripéties liées à la question de la bourse attribuée. Fischer fait encore des caprices de divas, incroyable pour un challenger. Mais il impose déjà son jeu à Spassky (Les deux joueurs s’apprécient beaucoup).
Spassky est le favori pour deux raisons : d’abord Fischer ne l’a jamais battu en 6 parties (Ceci dit Alekhine n’avait jamais battu Capablanca avant le match de 1927) et le style du Soviétique est plus stable et complet que l’Américain. Mais le champion du monde a un point faible : son amitié pour Fischer. Inconsciemment, lui est-il possible de battre son ami alors que ce dernier n’a aucun sentiment réciproque (du moins devant l’échiquier car Spassky était un de ses rares amis) ?
Spassky profite d’un excès d’optimisme de Fischer pour gagner la première partie, gagne la deuxième par forfait (une première) parce que Fischer refusa de jouer tant que les caméras, qu’il déteste, n’ont pas été déplacées. Ce qu’on ne sait évidemment pas, c’est que le champion du monde ne s’imposera plus qu’une seule fois.

Boris Spassky contre Bobby Fischer lors de la première partie du match en 1972. Fischer, dans une position égale et sans relief, prit des risques énormes et s'inclina sur un jeu précis du Soviétique. Mais la pression qu'il imposa, malgré sa propre peur, a été trop forte pour son ami soviétique.

L’Américain se déchaîne littéralement entre les parties 3 et 10 : il s’impose par 5 fois et ne concède que 3 nulles. Les manœuvres positionnelles, la précision dans les complications tactiques, toute la panoplie du joueur moderne sont dans le jeu de Bobby. Spassky, dépassé, est d’un niveau bien inférieur : il est méconnaissable, commettant des erreurs, des gaffes surprenantes mais il se bat encore. Il gagne la 11ème partie, revenant à 2 points de Fischer mais en trébuchant dans la 13ème, au terme d’une lutte dramatique, le match est presque joué. Spassky tente le tout pour le tout mais Fischer obtient 7 nulles et remporte la 21ème et dernière partie du match, après que Spassky ait encore été surclassé (Marque finale : 12,5 à 8,5 : 7 victoires à 3 et 11 nulles). L’Américain était tout simplement le meilleur mais a ajouté une dimension psychologique : il a totalement surpris Spassky et les Soviétiques en ne jouant pas ses ouvertures habituelles et en ne répétant pas deux fois le même début de partie.
Les Soviétiques ont cherché des explications à la déroute de leur champion. Ils accusent les Américains d’avoir truqué le match par des procédés divers (La salle de jeu, l’éclairage, les sièges sont examinés minutieusement). Ils demandent même à Spassky d’abandonner le match et de repartir. Mais trop gentleman, le champion du monde refuse et continue le match. Cet écart sera payé d’un an de suspension de tournois à l’étranger. On ne badine pas avec l’honneur du pays et du Parti.
En 1972, le jeune Karpov s’impose à San Antonio avec Petrossian et Kérès.
La mobilisation générale est décrétée en URSS pour récupérer le titre.
Le match de 1972 est demeuré célèbre par son contexte Guerre Froide et par l’image qu’on en a donnée. Le duel URSS-États-Unis-Unis aux Échecs, n’est pas le seul cette année-là à faire du bruit. Quand Valeri Borzov ravit aux Américains la médaille d’or aux 100 mètres olympiques, quand l’URSS réussit un panier controversé pour remporter le tournoi de basket-ball devant les USA, c’est la Guerre Froide. Quand les pongistes américains se rendent en Chine, quand la Série du Siècle entre le Canada et l’URSS en hockey sur glace devient un sommet du sport, c’est aussi l’ouverture d’un bloc à l’autre, même de manière indirecte (La Chine et l’URSS ont rompu).
Fischer quant à lui se retire à Pasadena, auprès de sa secte. Quelques apparitions, un voyage aux Philippines… On ne le verra plus devant un échiquier pendant vingt ans, et encore dans quelles circonstances.
Deux légendes. Mark Spitz et Bobby Fischer lors de l'émission de Bob Hope en 1972. L'Américain est au sommet de sa gloire et son traitement est digne d'une star. Mais il a tout laissé tomber.
A suivre…