samedi 12 janvier 2013

Histoire du jeu d’échecs une approche 1ère partie (de sa création à 1851)


Jeu des Rois, rois des jeux dit-on souvent. Les Échecs ont un côté mystérieux, parfois aux limites du fantasme : il rend fou mais c’est le jeu d’expression du génie. Le jeu d’Echecs a pourtant suivi l’évolution du temps, des sociétés et des idées. Voici un résumé de son histoire. Ce récit, qui se décline en quatre parties, s’adresse à tous et en particulier à ceux qui ne le connaissent pas ou peu. Bonne lecture.







Des origines mythiques et incertaines.

On ne sait pas exactement quand est né le jeu d’Echecs. Si pour le go, on sait qu’il est né au deuxième millénaire avant notre ère, il y a encore moins de certitudes sur la période de création du jeu d’Echecs. L’opinion couramment admise la remonterait au VIème siècle de notre ère même si Bouddha aurait évoqué son existence et qu’il serait évoqué aussi dans les textes védiques, donc bien avant la date indiquée. En tout cas, les premières citations du jeu remontent aux alentours de 600. Sur lequel il n’y a pratiquement aucune discussion est sur le pays de naissance du jeu, l’Inde.
La légende la plus connue concernant la création du jeu est celle du brahmane Sissa qui présenta son jeu et ravit son roi. Celui-ci voulut le récompenser et lui demanda ce qu’il voulait. Sissa répondit qu’on posa un grain de blé sur la première case, deux sur la deuxième et ainsi de suite en doublant à chaque case. Le roi crut que ce n’était qu’un petit présent qu’il offrit mais on s’aperçut qu’il n’était pas possible de satisfaire la demande de Sissa (Pour mémoire, la dernière case doit contenir 2 puissance 63 + 1 grains de blé soit paraît-il plusieurs millénaires de récoltes de blé. Un problème de suites pour les matheux).
L’Iliade aurait relaté un jeu qui ressemblerait au jeu d’Echecs mais rien n’a confirmé cette théorie.
Quoiqu’il en soit, les Echecs dérivent en réalité d’un jeu indien le chaturanga, qui se jouait à quatre. Ce jeu de plateau est aussi à l’origine d’autres jeux qui se rapprochent des Echecs : le Shogi (Japon), le Xiangqi (Chine) et le Shatranjqui s’est diffusé dans le monde musulman entre le VIIème et le IXème siècle. C’est ce dernier jeu que les Européens vont découvrir.


Le Chaturanga, l'ancêtre du jeu d'Echecs.


Le chaturanga et le shatranj sont des jeux lents : le mouvement des pièces est relativement limité. Seuls le Roi (Shah), le Cavalier (Fers encore utilisé dans certains pays) et la Tour (Rouk qui a donné rook en anglais) ont leur marche actuelle. Au temps de l’Islam médiéval, on compose des problèmes de mat, certains sont toujours valables de nos jours (Il existe même un mat des Arabes associant Tour et Cavalier). On pourra aussi souligner que le jeu était un des rares qui ne soient pas interdits dans la religion musulmane à l’époque car le hasard n’intervient pas. A Bagdad, les premiers problèmes et les premiers champions vivent vers les IX-Xè siècles : Al-Adli -à qui on attribue le plus ancien problème d'échecs connu- et Al-Suli.




L’arrivée en Europe.

Là aussi la période d’introduction du jeu en Europe n’est pas certaine. On dit que Charlemagne (empereur d’Occident de 800 à 814) aurait reçu un jeu d’échecs en or du calife Haroun Al-Rachid  mais il semble qu’il ait été postérieur (vers le 11ème siècle). Par contre, les vecteurs de diffusion étaient nombreux : l’Espagne, qui était occupée aux deux tiers par les royaumes musulmans vers l’an mille et par qui sont passés de nombreux savoirs et techniques dont beaucoup de la Grèce antique ; la Sicile et l’Italie du Sud puisqu’un royaume musulman gouvernait la Sicile. De même, on a retrouvé certaines pièces sur l’île de Man.



Le jeu devient une des activités de loisir de la nouvelle classe guerrière, la future noblesse. Après tout, ce jeu est une représentation de la guerre avec les différentes unités : le pion désigne le fantassin, la tour défend ou attaque les fortifications, le cavalier, le fou (qui se nommait avant l’éléphant, alfil) désigne certainement les troupes rapides (En allemand, on parle de Laüfer, celui qui court). D’autre part, c’est aussi le reflet de la société : les pièces en représentent ses composantes. Ce qui est aussi intéressant est le fait que les femmes pouvaient y jouer aussi ; jouer, gagner ou perdre contre elle pouvait faire partie d’un jeu de séduction. C’est probablement pour cette raison que le vizir, le ministre (terme encore conservé en russe) devient la Dame en Occident. On retrouve des scènes d’hommes et de femmes jouant dans des manuscrits (XIII-XIVème siècles).
Les premières sources évoquant les Echecs en Occident remonteraient au XIème siècle. Le roi de Castille Alphonse XII le Sage (1252-1284) fait écrire le « Libro de los juegos » (Livre des jeux), où les Echecs sont largement développés. C’est le premier texte important qui où le jeu est un sujet principal. Un traité publié par Jacques de Cessoles est publié en 1315 (Le Livre des mœurs des hommes et des devoirs des nobles, au travers du jeu d’échecs). Plus tard, en 1584, le tsar Ivan IV « Le terrible » serait mort au cours d’une partie d’échecs.


Livre des Jeux du Roi Alphonse XII le Sage (XIIIème siècle)


La réforme du jeu. Une transformation radicale.

Le jeu d’échecs médiéval est lent, du fait de la faible capacité de mouvement des pièces. La fin du Moyen-âge coïncide avec une réforme qui transforme totalement le jeu : le fou et la dame ont un rayon d’action élargis, le roque, la prise en passant également apparaissent dans la deuxième moitié du XVème siècle. Ne serait-ce pas en lien avec l’évolution d’une société où la communication, le savoir s’étendent à des couches plus larges de la société ?
Par conséquent le jeu devient plus rapide : l’objectif final, le mat du roi adverse devient plus facile à réaliser. De nouvelles stratégies s’échafaudent, qui visent en une attaque précoce du Roi adverse.
Le Siècle de la Renaissance est dominé par les deux grands pôles qui concentrent l’activité politique, économique et culturelle, l’Italie (enjeu politique en plus d’être un des grands foyers artistiques de la Renaissance) et l’Espagne (puissance économique et politique renforcée par la conquête de l’Amérique). Rien de totalement étonnant à ce que ces deux grands territoires, qui ont été des zones de contacts avec l’Islam, soient aussi les foyers échiquéens. En Allemagne, le manuscrit dit de Göttingen daterait d'avant 1475 : il traite de certaines ouvertures. En Espagne, le manuel de Lucena est publié en 1497. L’auteur y publie un traité sur le jeu ; on y retient l’étude d’une position de finale Tour et Pion contre Tour, qui fait partie des bases à apprendre pour qui veut devenir un bon joueur d’Echecs. Puis c’est un moine (le clergé appréciait aussi ce jeu malgré plusieurs condamnations) Ruy Lopez qui rédige les premières analyses de début de partie : il est à l’origine de la célèbre Partie Espagnole (1.e4 e5 2.Cf3 Cc6 3.Fb5 pour les amateurs). En face, il y a quelques joueurs très forts : Leonardo Di Bona, Paolo Boï (dont un récit raconte qu’il a joué contre le diable). Lorsque Di Bona et Ruy Lopez s’affrontèrent en match devant le roi Philippe II (le premier match de l’Histoire ?), pas moins de 1000 pièces d’or étaient en jeu. Di Bona l’emporta par 3 à 2.



Ruy Lopez et Leonardo Di Bona jouant devant le roi d'Espagne Philippe II. Tableau de Luigi Mussini "Tournoi d'échecs à la cour d'Espagne" 1871

Un Italien fait partie de ces mythes qui traversent l’histoire des Echecs : Gioachino Gréco dit le Calabrais (1600-1634). C’est le premier joueur à réfléchir sur la stratégie, à concevoir un plan d’attaque ; ses victoires étaient aussi célèbres qu’elles lui rapportaient beaucoup d’argent. Père de la Partie Italienne (1.e4 e5 2.Cf3 Cc6 3.Fc4 Fc5), il a laissé des analyses dont certaines elles-aussi sont encore partiellement valables. Il fut détroussé lors d’un voyage en Angleterre et mourut quelque part en Amérique alors qu’il cherchait un adversaire et légua sa fortune aux jésuites.


Le Siècle des Lumières et la  Première Révolution Industrielle.


Après le Gréco domina alors l’école Italienne. Il s’agit d’attaquer le plus vite possible le Roi adverse, sans reculer sur les sacrifices. Plus le mat était rapide, plus la victoire belle. Ce courant domina pendant plus de 250 ans la pensée échiquéenne. La victoire était le fruit de l’inspiration, du génie du joueur avant d’être réfléchie, conçue. Les Salvio, Ercole del Rio, Polerio de Modène font partie de l’élite mais le centre de gravité se déplace plus au Nord de l’Europe comme d’ailleurs le cœur politique du continent. Paris, avec les Café de la Régence et du Procope, le « Old Slaughter » à Londres sont des places importantes où les forts joueurs pouvaient gagner des sommes importantes. Cette époque vit l’apparition du célèbre automate turc imaginé par Van Kempelen. En réalité, un fort joueur, mais de petite taille, s’installait dans l’automate et déplaçait les pièces. L’automate joua notamment contre Napoléon et le candidat au titre mondial Isidore Gunsberg fut un de ces joueurs bien après. Ce subterfuge dura plus d’un siècle. L’ordinateur avant l’heure ?
Il y a pourtant quelques joueurs qui ont réfléchi d’une autre façon. Le plus fort, le plus important est François-André Danican Philidor (1726-1795). Ce musicien, introducteur de l’opéra comique en France, était aussi le plus fort joueur du XVIIIème siècle. En 1749, il publie l’Analyse du Jeu d’Echecs dans lequel il commente des parties, analyse des finales (encore une fois, certaines font partie de la connaissance de base pour tout fort joueur) et affirme tout simplement : « Les Pions sont l’âme du jeu ». Son ouvrage a connu un tel succès qu’il a été réédité plusieurs dizaines de fois (dont une en français il y a quelques années). La construction de ses parties était plus lente que l’école italienne mais pas forcément moins efficace. Il est le premier grand joueur à s’essayer régulièrement à disputer des parties à l’aveugle simultanément (Trois parties ce qui était considéré comme un exploit incroyable).




Philidor et l'Analyse du Jeu d'Echecs, ouvrage bien plus connu que l'ensemble de son oeuvre musicale. (source chess-and-strategy.com. P. Dornbusch)

La Révolution a poussé Philidor à l’exil définitif en Angleterre où il meurt en 1795. Mais les Voltaire, Franklin, Robespierre, Bonaparte sont de grands amateurs du « noble jeu » (certaines parties de Napoléon sont connues). A propos de Robespierre, une histoire raconte, pendant la Terreur, qu’il joua et perdit un jour contre un homme. Il demanda l’enjeu. Aussitôt l’homme se découvrit : c’était une femme qui demandait la grâce de son amoureux qui devait être guillotiné. Robespierre tint sa parole et le promis échappa à son funeste sort.
Le début du XIXème siècle est celui de la lutte entre les Français et les Anglais. Elle ne fait pas que s’achever à Waterloo un triste soir de juin 1815, elle se poursuit sur l’échiquier. Le général Deschapelles est le meilleur joueur français mais il est dépassé par son élève Mahé de la Bourdonnais. Ce dernier affronte l’Irlandais McDonnell dans une série de matches titanesques et truffés de parties spectaculaires (89 parties, 44 victoires à 30 pour le Français), dépassé seulement en nombre par le duel Kasparov-Karpov. Les Anglais ont de forts joueurs : le plus connu est le capitaine Evans, inventeur du célèbre gambit (1.e4 e5 2.Cf3 Cc6 3.Fc4 Fc5 4.b4) qui a été l’arme de générations d’attaquants au 19ème siècle.
Les Échecs gagnent en popularité au Nord de l’Europe. L’Allemagne et l’Autriche commencent à s’éveiller : ainsi le maître Bilguer publie en 1843 le premier manuel consacré aux ouvertures (le Handbuch des Schachspiels), édité à de nombreuses reprises jusqu’aux années 1920. Des parties par correspondances opposent les clubs qui se constituent. Les ouvertures y gagnent leur nom : partie écossaise (1.e4 e5 2.Cf3 Cc6 3.d4), défense française (1.e4 e6 dans un match opposant Londres à Paris qui l’emporte), défense hongroise (1.e4 e5 2.Cf3 Cc6 3.Fc4 Fe7 lors d’une partie entre le club de Paris et de Pest), etc.



Louis Mahé de La Bourdonnais (1795-1840). Petit-fils du gouverneur de l'ex-île de France pendant la guerre de Sept Ans, ce passionné invétéré s'épuisa dans le jeu. A sa mort, les Echecs français s'enfoncent dans une longue traversée du désert (150 ans) . Ce sont les émigrés qui parviendront à relever le niveau de la France au cours de cette période.


La suprématie britannique finit par s’imposer aux Français. La Bourdonnais mort, c’est Pierre de Saint-Amant (1800-1872) qui est le meilleur joueur français. Ce négociant en vins de Bordeaux affronte l’écrivain et critique de Shakespeare connu, Howard Staunton (1810-1874). Dans un premier match, Saint-Amant l’emporte mais la revanche est facilement gagnée par Staunton en 1843. L’Anglais, qui a laissé son nom à la forme usuelle des pièces, est alors considéré comme le meilleur joueur du monde. Ce n’est pas un attaquant dans le style de l’école italienne. Il pratique, comme Philidor, un jeu plus retenu, moins agressif mais très efficace (Il a développé la Partie Anglaise 1.c4). Comme il incarne la supériorité britannique, son idée d’organiser un grand tournoi, à l’occasion de la première exposition universelle (appelée à l’époque exposition internationale) qui se tient à Londres en 1851, est acceptée… C’est le premier tournoi de l’Histoire qui rassemble des maîtres du Vieux Continent. C’est aussi la première compétition sportive de l’ère moderne qui se déroule. Et l’ère moderne des Échecs s’ouvre aussi.
A suivre…

11 commentaires:

Gin Tonic a dit…

Ca se lit toujours avec plaisir.
Ne nous fais pas trop attendre pour la suite.

Sur les diverses traductions de l'Iliade que j'ai pu lire, j'ai jamais rien vu qui puisse ressembler, même de loin, aux échecs. Sans doute une légende.

Tarswelder a dit…

Ce qui est marrant, c'est que tu ressors toujours l'Iliade. Et que je la ressors toujours aussi.

Je n'ai pas lu l'Iliade mais je crois qu'on parle de dés à un moment.

Gin Tonic a dit…

Me rappelais pas que je l'avais déjà sorti. Tu as meilleure mémoire que moi.

Bon, suis constant dans mes coms...

Tarswelder a dit…

C'est clair...

Vais essayer de sortir le deuxième épisode en fin de semaine prochaine.

Gin Tonic a dit…

Cool !

Pour les dés, va falloir que je relise.

Tarswelder a dit…

L'Iliade parle de jeux organisés par Achille je crois. Mais est-ce qu'il s'agit de jeux de société ou de jeux comme l'étaient les jeux olympiques...

Gin Tonic a dit…

Achille organise des jeux après la mort de Patrocle pour l'honorer.
Mais ce sont des jeux de style olympiques, pas de société.

Tarswelder a dit…

Souvent les traductions n'arrivent pas vraiment à discerner les choses. C'est le problème des traductions, en particulier d'oeuvres littéraires assez complexes avec quantité de références.

Gin Tonic a dit…

Et l'Iliade en est un exemple parfait.

Tarswelder a dit…

J'ai l'habitude de manipuler ce genre de textes traduits...

Baudrier a dit…

Deschapelles n'a jamais été général. Il s'est fait passer pour tel. Son père fut maréchal de camp