mardi 6 novembre 2012

Cap d'Agde : Karpov gagne le trophée ... Karpov !

Il peut arriver qu'on donne des noms de rue, d'écoles, de lieux à des personnalités de leur vivant. Il est plus rare qu'on donne le nom de tournois d'échecs à des champions encore vivants. Mais de là à ce qu'on en donne plusieurs pour un seul c'est encore plus rare, surtout quand le sus-nommé y participe. C'est pourtant le cas d'Anatoli Karpov, champion du monde d'échecs de 1975 à 1985. La légende russe avait déjà son tournoi, le Poikovski, organisé dans l'Oural depuis quelques années. Mais désormais, il a aussi son nom au trophée, qui est le tournoi principal des Rencontres Nationales et Internationales des Echecs du Cap d'Agde. Organisées par le CCAS, elles en étaient à leur dixième édition depuis 1994. Et au cours de toutes ces éditions, qui avaient lieu tous les deux ans, Anatoli Karpov y participait, remportant notamment deux fois l'épreuve.





Anatoli Karpov (photo Capechecs).



Cette année, le député de la Douma avait donc un nouveau privilège. A 61 ans, il avait l'honneur de porter le nom du tournoi principal. Huit joueurs, quatre hommes et quatre femmes, quatre français ) (Les champions de France Romain Edouard et Christian Bauer, la meilleure joueuse française Marie Sebag et Sophie Millet la vice-championne de France) et quatre étrangers (outre Karpov, Vassily Ivantchouk le favori et vainqueur de l'édition 2010, Ju Wenjun une jeune grand-maitre chinoise et l'espoir russe Aleksandra Goryachkina, s'affrontent en parties semi-rapides (25 minutes de réflexion + 15 secondes par coup joué) en parties aller et retour. Après les 14 rondes, les quatre premiers se qualifient pour les demi-finales. Les demis et la finale se jouent sur une série de deux parties semi-rapides, puis éventuellement de blitz.

Le premier tour est dominé par Karpov et Ivantchouk  (10è mondial) qui marquent 11,5 points en 14 parties. Tous les deux sont invaincus (9 victoires et 5 nulles). Karpov affiche une forme qu'on ne lui trouvait plus ces dernières années : bien qu'il n'ait pas eu une préparation optimale, il a réglé ses problèmes de gestion du temps qui lui coûtaient de nombreux points. Et le style de Karpov, ajouté à son incomparable expérience, a fait merveille dans des positions techniques et simples.

La troisième place qualificative est occupée par Ju Wenjun (2498 Elo). La jeune chinoise a réussi un excellent départ et même si elle termine par 3 défaites consécutives, elle a rapidement assuré sa qualification avec 8,5 points sur 14.

La lutte pour la quatrième place était une affaire française. Malchanceuse, Sophie Millet (2421 Elo ; 2,5/14) a perdu toute chance dès les premiers jours alors que Goryachkina (1,5 sur 14) faisait l'apprentissage du haut niveau (avec 2384 points Elo, elle était de loin  la moins bien classée quand Bauer, Karpov et Edouard dépassent les 2600 points et Ivantchouk les 2770 points). Si Marie Sebag (2521)a bien défendu ses chances, l'éphémère pensionnaire de la cage aux lapins estivale n'a pas pu se qualifier (6,5 points sur 14). De même, Christian Bauer a raté son début de tournoi : son retour est trop tardif et il échoue à hauteur de Marie Sebag. C'est Romain Edouard, un espoir déjà confirmé des échecs français (d'ailleurs il disputera le tournoi B du festival Tata Steel aux Pays-Bas en janvier), qui occupe la quatrième place avec 7,5 points.


Les demi-finales opposent le vendredi 2 novembre Anatoli Karpov à Romain Edouard et Vassily Ivantchouk à Ju Wenjun.

Contre Edouard, Karpov a fait parler son expérience et son expertise dans les positions techniques. On est arrivé par deux fois où les Blancs ont un léger avantage. Dans la première partie, Karpov résiste à la pression du Français et il obtient la partie nulle. Dans la seconde, il crée une pression légère mais désagréable. Après une longue réflexion, Edouard gaffe : l'échange de deux pièces contre tour et deux pions pour les Blancs donne un avantage gagnant à Karpov qui conclue rapidement. Score final : 1,5 à 0,5 pour le Russe mais sans doute quelques bonnes leçons techniques acquises par Romain.

Dans l'autre demi-finale, la première partie entre Ju et Ivantchouk est plus complexe. La Chinoise tente un plan ambitieux mais Ivantchouk est prêt à sacrifier du matériel pour attaquer le roi blanc laissé au centre. Ju se ravise mais l'Ukrainien prend un avantage important : il finit par gagner un pion mais la position devient moins claire. Personne ne peut voir qu'à un moment donné, la Chinoise aurait pu arracher la nulle (l'ordinateur trouve la solution) mais la victoire d'Ivantchouk est assez logique. Dans la deuxième partie, celui-ci joue relativement solide avec les Blancs. Ju se compromet au centre avec un pion d6 faible ; elle lance une attaque désespérée à l'aile-roi qui n'amène pas grand-chose. 2-0 pour l'Ukrainien.

Le samedi 3 novembre, plus de 300 000 internautes (dont votre serviteur) suivent la finale. Cette affluence virtuelle a eu pour conséquence de saturer les serveurs et de bloquer à certains moments les parties. Ivantchouk a les Blancs dans la première partie. Le début est très technique : l'Ukrainien place ses fous en fianchetto (sur les deux grandes diagonales) mais il n'obtient pas grand-chose de concret. L'ouverture de la position donne une position favorable aux Noirs grâce au pion passé en c4. Mais Ivantchouk sacrifie son fou contre le pion et élimine les derniers pions noirs. On arrive à une finale Tour et Cavalier pour Karpov contre Tour aux Blancs. Cette finale est effectivement théoriquement nulle mais on la joue et les erreurs sont toujours importantes lorsqu'il ne reste plus que quelques secondes. C'est ce qui arrive à Ivantchouk : il gaffe et perd la partie. 1-0 Karpov qui a les Blancs dans la deuxième et qui peut se contenter d'un match nul.

La deuxième partie, toujours en semi-rapide, est une ouverture Est-Indienne : un jeu un peu passif de Karpov donne l'avantage à Ivantchouk, sous la forme de la paire de fous et d'une belle case en d4. Les Noirs développent une initiative sur les deux ailes. Sous pression, Karpov ne réagit pas bien et il finit par perdre du matériel. Il sacrifie sa dame contre tour et fou pour arriver à créer une forteresse mais cela ne suffit pas. En manque de temps, il rate quelques pointes tactiques et il finit par abandonner. 1-1 on joue les prolongations.

Les prolongations se disputent en blitz (des parties de 3 minutes plus 2 secondes par coup joué) par série de deux parties. Dans la première série, Karpov se trompe à la sortie de l'ouverture et il perd un pion. L'avantage sera magistralement valorisé par Ivantchouk qui termine la partie par une combinaison de mat.
Dans la deuxième, Ivantchouk choisit une variante risquée avec les Noirs. Il gagne la qualité mais il laisse un pion et surtout une marée de pions blancs au centre. Grand expert de ce schéma qu'il avait souvent employé contre Kasparov, Karpov remporte une victoire sans bavure. 2-2, la prolongation se poursuit.

Deuxième série de partie blitz. Karpov sort mieux de l'ouverture mais Ivantchouk obtient un peu de jeu. Pourtant, l'ancien champion du monde s'achemine vers une victoire ; l'Ukrainien arrive à s'en sortir par une pirouette et la finale semble nulle. Ivantchouk reste très nerveux (c'est le drame de ce champion qui n'a jamais pu conquérir le titre mondial à cause de sa fragilité psychologique) et il finit par perdre pied en quelques coups. Karpov l'emporte et se retrouve à nouveau proche de la victoire : 3-2.
La sixième partie jouée entre les deux joueurs est un blitz dramatique dans lequel Ivantchouk n'a le choix que de gagner. L'ouverture est légèrement favorable aux Blancs mais rien de bien méchant menace les Noirs. Karpov se fait néanmoins surprendre par un coup intermédiaire et la finale de dames est perdante pour lui, qui a les pièces noires. Ivantchouk cafouille cependant et Karpov récupère le pion qu'il avait perdu et la position devient égale. Forcé de gagner, Ivantchouk force la position, évite la nulle et se retrouve dans une situation totalement perdue... sauf que Karpov a dépassé le temps de réflexion : 3-3 et voilà deux nouvelles parties.

La troisième série de blitz est encore plus dramatique. On craint que Karpov ne craque physiquement mais on s'interroge aussi sur la capacité d'Ivantchouk a soutenir la tension nerveuse. La septième partie du match illustre complètement ce drame : avec les Noirs, Ivantchouk reprend le schéma du deuxième blitz mais en le jouant beaucoup mieux. Il égalise et sa position est même meilleure. Karpov se débat avec son acharnement coutumier et dans l'affolement général, il arrache la partie nulle alors qu'il semblait totalement perdu dans la finale de tours. 3,5-3,5.
Huitième partie. Ivantchouk améliore le schéma de la première partie et Karpov se fourvoie un peu. Il se retrouve dans une position délicate avec un pion de moins dans une finale de tours et de fous de couleur opposée. La pression du temps change totalement les choses : l'Ukrainien n'arrive pas à valoriser son avantage et Karpov sauve la partie en échangeant un maximum de pions. On s'achemine vers une partie nulle ... jusqu'à ce que Karpov signale à Ivantchouk qu'il a dépassé le temps de réflexion. Par 4,5 à 3,5 et une finale palpitante, qui a duré plus de 4 heures et 8 parties, Karpov remporte le trophée qui porte son nom. C'est la 171è victoire en carrière en tournoi pour le champion qui détient de loin le record.


Voici quelques positions critiques tirées du tournoi.


Première partie de la finale. Ivantchouk contre Karpov. Karpov vient de jouer 63.Th6-g6+. Si Ivantchouk avait joué 64.Rf1, la position restait encore nulle mais le vainqueur sortant joue 64.Rg2-h3 et il se trouve dans un réseau de mat après 64...Re3-f3 65.Rh2 Tg2+ 66.Rh3 Cg5+ 67.Rh4 Cf7 68.Rh5 Rg5+ 69.Rh4 Tg6. Le coup 70.Th8 Cxh8 ne fait pas pat.
Deuxième partie de la finale. Karpov a essayé de bâtir une forteresse mais Ivantchouk a démoli une première fois la défense des Blancs. En jouant 50...Td4xd3, il force l'abandon de Karpov car après 51.Txd3, De6-e4 menace le mat en g2 et la capture de la tour d3. C'est trop.


Sixième partie de la finale. Ivantchouk a les Blancs et il a joué 33.Cf3-e5. Karpov joue 33...Cd7xe5 ? mais il rate 34.Db3-b8+ Rg8-h7 35.Dxe5 qui gagne le pion e4 car la dame noire ne peut aller sur cases blanches. Pourtant, les Blancs n'arriveront pas à gagner cette finale bien qu'ils s'imposent au temps.


Deuxième partie de la demi-finale entre Anatoli Karpov (Blancs) et Romain Edouard (Noirs). Après une réflexion de plusieurs longues minutes, Edouard se décide à jouer 19...Ta8-c8. Karpov n'hésite pas à jouer 20.Cxb6 Fxe2 21.Cxc8+ Txc8 22.Txc8 Fxd1 23.Fxa5 et il gagne deux pions et une tour contre deux pièces mineures, ce qui donne un avantage matériel et positionnel (deux pions passés à l'aile-dame) décisif. Edouard accéléra sa perte et perdit au 29è coup.


La combinaison ratée des phases finales. Totalement dominée depuis la sortie de l'ouverture, Wenjun Ju (Blancs) n'a pas vu une suite qui lui aurait permis de renverser la partie contre Vassili Ivantchouk (Noirs). La Chinoise a joué 38.Rb1-a1 et se contente d'attendre. Mais ici, il y avait une combinaison difficile à voir en quelques secondes, notamment parce qu'il fallait anticiper un long coup de dame (le genre de mouvement qu'on a du mal à voir). 38.Td7xb7 !! récupère le pion et sauve la partie : après 38...Txb7 (éviter l'échange ne change pas l'évaluation de la position) 39.De2+ Rg6 40.Dxa6+ attaque le roi noir et la tour b7. Alors qu'ils avaient un pion de moins, les Blancs auraient eu un pion de plus.



Lors du tournoi qualificatif, Sophie Millet a souvent craqué. Ici, elle aurait pu obtenir la nulle en jouant le roi sur la première rangée (b1,c1 ou d1) mais la vice-championne de France se fait piéger en jouant 34.Rc2-d3 ?? Ta2-d2+ 35.Re4 Cd6+ 36.Re3 Txd4+ ! (gagne une pièce) 37.Rxd4 Cf5+ et elle abandonne quelques coups après.



Et pour finir, le prix de l'attaque ratée pour la pauvre Sophie, opposée à Goryachkina. Elle a mené une offensive brillante mais elle rate l'occasion de mater. Elle a joué en zeitnot 38.Ce3 et elle s'est contentée de la nulle parce qu'elle n'a pas trouvé le gain. Avec un peu plus de temps, Sophie aurait trouvé 38.Cf7-h6+ qui mate : 38...Rh8 (38...gxh6 39.Cxh6 mat) 39.dxe7 (menace à nouveau Cf7+ et Cfh6) Fd5 (seul coup avec Tf8 pour parer Cf7+) 40.exd5 et plus rien n'empêche le mat.

Les 11èmes rencontres nationales et internationales du Cap d'Agde auront lieu non pas une année paire (en 2014) mais l'année prochaine. Anatoli Karpov devrait être présent une fois de plus pour défendre son titre et son trophée.

2 commentaires:

Gin Tonic a dit…

Dans ce tournoi, le Roi s'est de temps en temps retrouvé un peu tout nu...

Tarswelder a dit…

Ca arrive, surtout que ce type de cadence pousse les joueurs à aller au bout.