mercredi 3 octobre 2012

Dis ce n'est pas vrai Joe (remix 2012 avec la version Niko ?)

Certains lecteurs connaissent certainement cette chanson de Murray Head qui eut un grand succès en France dans les années 1970. Mais ce n’est pas une histoire d’amour. Elle retrace le destin d’un des grands joueurs de baseball des années 1910, Joe «Shoeless» Jackson, impliqué dans le scandale des Black Sox de Chicago. Voici son histoire et celle de ce scandale parmi les plus marquants du sport aux Etats-Unis. Et si l'artiste américain raconta son histoire pour dénoncer en filigrane le scandale du Watergate, c'est parce que celui des Black Sox est toujours dans les mémoires.







Joe Shoeless Jackson, héros bien malheureux d'un des plus grands scandales du sport américain.

Joe «Shoeless» Jackson de Philadelphie à Chicago.


Né en Caroline du Sud à Pickens County le 16 juillet 1888, Joseph Jefferson Jackson eut une enfance comme beaucoup d’enfants l’ont vécu à la fin du 19ème siècle. Des études sommaires, presque l’illettrisme et l’obligation de travailler très tôt pour se nourrir lui et sa famille, sont les aspects majeurs de sa jeunesse. Certains pensent que son manque d’éducation scolaire a contribué à le laisser s'embarquer dans l’affaire des Black Sox.

Quoiqu’il en soit, comme de nombreux jeunes américains, il joue au baseball et est repéré dès l’âge de 13 ans. Jouant au sein de l’équipe Brandon Mill, il éprouve des soucis avec ses chaussures et préfère les enlever avant de frapper: son surnom de Shoeless, «sans chaussures», est tout trouvé.

L’année 1908 marque un tournant dans la vie du jeune homme. D’abord il se marie (sa femme signera plus tard très souvent au nom de son époux), puis il signe avec les Athletics de Philadelphie, franchise qui évolue dans la Ligue Américaine de baseball. Les saisons 1908 et 1909 ne le voient qu’apparaître rarement sur les terrains de l’équipe majeure, mais dans l’équipe mineure où il joue, ses performances sont notables (il conserve une moyenne à 0.358).

En 1910, il signe pour les Naps (Indians ensuite) de Cleveland. Il ne joue que 20 matches cette année-là mais en 1911 il réalise sa première saison complète et s’illustre par de brillantes performances (une moyenne à 0.408 record de franchise probablement jamais dépassé) qui lui vaut d’être classé à la 4ème place au classement du MVP de la saison (remporté par Ty Cobb). Les années suivantes, il demeure le leader offensif de l’équipe malgré le déclin de Napoléon Lajoie et de la franchise des Naps en général. En 1913, il se classe 2ème du classement des MVP avec une moyenne à 0.373. Il est une des vedettes des Ligues Majeures.

L’effondrement des Naps amène son transfert aux White Sox de Chicago en août 1915. L’équipe de Windy City est sur la pente ascendante. En 1917, elle remporte la Série Mondiale avec Eddie Cicotte, Claude «Lefty» Williams, George «Buck» Weaver, Fred Mc Mullin, quelques-uns des futurs protagonistes du scandale des White Sox.

En 1918, les White Sox perdent leur titre, éliminé durant la saison par d’autres chaussettes (rouges de Boston) où un certain Babe Ruth y dispute sa dernière saison.

En 1919, les White Sox devancent les Indians de Cleveland en tête de la Ligue Américaine et doivent défier une autre équipe de l’Ohio en Série Mondiale, les Reds de Cincinnati.




L'équipe des White Sox de Chicago en 1919.

Le scandale des Black Sox.


Avant même le début de la série contre les Reds, des rumeurs inquiétantes circulent: le résultat aurait été truqué. Des sommes anormalement élevées se dirigent vers les Reds alors que les spécialistes donnent Chicago nettement favori. La presse en fait état et malgré la publicité, les parieurs continuent de se détourner des White Sox.

La chronologie des faits semble maintenant établie. Trois semaines avant le premier match de la Série Mondiale, Chuck Gandil entre en contact avec des parieurs et un certain Joseph "Sport" Sullivan (pour 80 000 $, il acceptait de perdre la Série Mondiale); il contacte également d’autres équipiers (Cicotte, Risberg d’abord) alors que Mc Mullin, qui a entendu les conversations, exige sa part dans l’affaire. Shoeless Jackson est contacté mais il refuse l’offre de 10000 $ (puis une autre offre peu après).Dix jours avant le début de la Série Mondiale, Cicotte confirme à Bill Burns (un ancien joueur des White Sox et organisateurs de paris) les rumeurs de paris et de corruption qui se diffusaient un peu partout. Ce dernier lui propose d’abord 80000 $ puis 100000 $ pour perdre la Série Mondiale

Les résultats le confirment: Eddie Cicotte est méconnaissable au lancer dans le match 1 perdu 9-1 par les White Sox (En touchant le frappeur vedette adverse, il aurait montré que lui et ses complices acceptaient le marché) . Shoeless demanda au manager Kid Gleason de le retirer de l’alignement au cours de deux matches, ce que ce dernier refusa. Les Reds gagnent 4-2 le deuxième match malgré une incroyable domination des White Sox (10 coups sûrs à 4, profitant de 3 erreurs contre une seule), mais les 6 buts sur balle de Lefty Williams comptent cher dans le résultat final.

A Chicago, les White Sox gagnent 3-0 le match 3 et les Reds gagnent les matches 4 et 5 par 2-0 et 5-0. Au Crosley Field de Cincinnati, les White Sox gagnent les parties 5 et 6 (5-4 et 4-1) mais encore une fois Lefty Williams s’effondre dans le match 8 et les Reds remportent la 5ème victoire (Il en fallait 5 contre 4 aujourd’hui) par 10 à 4.

Les rumeurs poussent les spécialistes, les journalistes et les dirigeants de la MLB à enquêter sur les performances des joueurs. A Shoeless, on reprochera une erreur défensive même si ses performances au bâton n’ont rien d’anormal. Il frappa 12 coups sûrs et un circuit durant la Série, soit une prestation plus que satisfaisante.

De la rumeur au procès.


L’affaire ne s’arrête pas là, de nouvelles informations courent en 1920, alors que les White Sox sont en pleine lutte avec les Indians de Cleveland. En septembre de cette année, la justice s’empare de l’affaire et le propriétaire des White Sox, Charles Comiskey, suspend tous les joueurs soupçonnés.

L’enquête recueille plusieurs aveux: Eddie Cicotte, "Lefty" Williams et Shoeless Jackson. Le nouveau commissaire du baseball Kenesaw Mountain Landis , juge de son état, décide de suspendre huit joueurs: outre Cicotte et Jackson, Lefty Williams, Weaver, Mc Mullin, Felsch, Gandil (qui avait quitté les Ligues Majeures), Risberg et Joe Gedeon, un joueur des Browns de Saint-Louis qui avait eu vent de l’affaire mais n’a rien dit (et avait même parié contre Chicago). Landis déclara qu’ils étaient bannis à vie.

L’équipe des White Sox, décimée de la sorte, perdit son duel contre Cleveland qui remporta la Série Mondiale et finit 7ème de la Ligue Américaine en 1921. Cette année-là, le procès des désormais «Black Sox» se tint et le jury acquitta, après moins de 3 heures de délibération, les 8 joueurs de Chicago sans qu’ils fussent réintégrés dans le baseball majeur. Les textes des aveux avaient disparu et il n’existait pas d’autres preuves tangibles d’une corruption: tous les accusés risquaient jusqu’à 5 ans de prison et 2000 $ d’amende.

Ce fut la fin de la carrière de Joe Jackson. Quant aux White Sox, ils subirent une malédiction de la même sorte qui frappa les Red Sox, pour avoir laissé partir Babe Ruth : celle de ne plus gagner une Série Mondiale au 20ème siècle (Ils y parvinrent en 2005, soit 88 ans après leur dernier succès).

Controverses, zones d’ombre et réhabilitation.


L’implication de Joe «Shoeless» n’est pas très claire dans le scandale, on l’a vu. Il semble qu’il n’ait pas été corrompu mais on lui reprocha de n’avoir pas averti les autorités. Sa culpabilité est donc indirecte ou par omission. Il voulut pourtant rencontrer Charles Comiskey mais ce dernier ne lui accorda pas audience. Il semble aussi que ses aveux aient été obtenus de manière illégale: illettré, Jackson les auraient signés sans savoir réellement ce qui était écrit (Il aurait déclaré qu’on lui avait promis 20000 $ et n’en aurait touché que 5000), tandis que ses équipiers impliqués confirmèrent que Shoeless n’était pas impliqué dans la corruption mais qu’ils citèrent son nom pour donner plus de crédibilité à leurs «affaires».

Shoeless poursuivi une carrière d’entraîneur dans le baseball puis monta une entreprise de nettoyage à sec dans sa Caroline du Sud natale et un restaurant. Une anecdote raconte que Ty Cobb y rentra, reconnut son propriétaire. Après avoir payé, Cobb s’adressa à Shoeless:
- «Tu ne me reconnais pas Joe ?»
- «Si, répond ce dernier, mais je n’étais pas sûr que tu voulais me reconnaître. Beaucoup d’autres ne le souhaitent pas»

Cette réplique montra l'infâmie que ressentait Joe Shoeless et aussi une certaine humilité liée à sa condition, de banni et d'homme "simple" par son éducation modeste.

Shoeless n’entra jamais au Hall of Fame parce que banni. Il mourut d’une attaque cardiaque le 5 décembre 1951 à l'âge de 64 ans. Peu avant, les Indians l’intronisèrent dans leur propre Temple de la Gloire. Il n'eut pas d'enfant.

Tous ces faits semblent prouver que Shoeless n’était pas coupable et que ses faiblesses l’ont conduit à adopter une attitude par trop naïve (On parlerait d’abus de faiblesse). Des tentatives de réhabilitation ont été entreprises. La Chambre des Représentants vota en 1999 une motion qui honorait ses faits et proposa de lever son ban et de le soumettre à candidature pour le Hall of Fame. Mais la Chambre des Représentants n’est pas la MLB et Bud Selig, s’il s’est dit ouvert à une possible réhabilitation de Jackson, n'a toujours pas ouvert le champ de la réhabilitation.

Parmi les autres controverses on peut en dessiner l’origine. Elle vient de la pingrerie du propriétaire des White Sox, Charles Comiskey. Jamais des joueurs d’une équipe aussi puissante n’ont été aussi mal payés (5 à 6000 $ en moyenne) et mal traités par leur patron. Comiskey refusait de prendre en charge le nettoyage des maillots sales, que les joueurs devaient laver eux-mêmes. Le nom de «Black Sox» accolé au scandale était ainsi bien trouvé: les joueurs avaient sali leur équipe mais aussi leur maillot. D’autre part, Comiskey n’a pas pris de précaution, alors que les rumeurs enflaient sur une possible corruption. Son refus de recevoir Shoeless Jackson peut être interprété comme une forme d’aveuglement a posteriori mais aussi l’expression d’un mépris certain à l’égard d’une de ses vedettes. Enfin les promesses non tenues, l’exploitation des contrats à son avantage (Il n’existait pas de syndicat de joueurs à l’époque) n’ont fait qu’exacerber le ressentiment des joueurs à son endroit. Cicotte, comptait 29 victoires mais Comiskey le fit écarter de l’alignement pour ses deux derniers départs prévus pour qu’il ne gagne pas une trentième partie et devoir lui payer la prime de 10000 $ prévue par contrat. Des motifs bien compréhensibles, à défaut d’être excusables.




Charles Comiskey. Le légendaire propriétaire des White Sox, dont le stade a longtemps porté son nom, était bien connu pour son mépris à l'égard de ses joueurs. Cette attitude est une des causes éventuelles de la corruption. Il a été poursuivi par plusieurs joueurs pour rupture abusive de contrat.



Kennesaw Mountain Landis. Ce juge est le premier commissaire de la MLB. Dans un contexte de prohibition et de moralisation de la société américaine dans les années 20, il décide de bannir à vie les joueurs impliqués dans le scandale, bien qu'ils aient tous été acquittés.


Enfin les zones d’ombre sont nombreuses: que sont devenus les aveux des joueurs, qui ont disparu et amené à leur acquittement, ainsi qu’aux organisateurs de paris (Bill Burns notamment)? Y avait-il d’autres motivations que l’argent? La vengeance contre Charles Comiskey?

Quant aux autres joueurs impliqués, ils n'ont pas été réhabilités:

Chick Gandil (mort en 1970) fut le leader des joueurs corrompus. S’il exprima des remords en 1956, sa défense est plus que fragile. Il devait toucher 100000 $, somme qu’il devait partager avec ses complices en fonction de leur implication dans la Série Mondiale. Proche de la retraite, ce dernier coup pouvait être le bon.


Happy Flesch (mort en 1964), Lefty Williams (mort en 1959, qui est un des deux seuls lanceurs à perdre 3 parties en Série Mondiale), Charles Risberg (qui fut le dernier des joueurs impliqués à mourir en 1975) eux n’ont rien exprimé de particulier, pas de remords en tout cas. Sauf le premier qui déclara qu’il aurait pu gagner bien plus que ses 5000 $ s’il avait gagné la Série Mondiale.


Buck Weaver (mort en 1956), bien qu’au courant, n’a rien dit et ses multiples tentatives de réintégration ont échoué (Il était le seul contre lequel Ty Cobb ne tentait pas d’amorti, c’est dire sa qualité). Il a toutefois gagné un procès contre Charles Comiskey en 1924 qui n’avait pas payé son salaire depuis 1921 mais échoua à le poursuivre comme Flesch pour rupture de contrat. D’ailleurs, Shoeless gagna aussi son procès contre Comiskey mais le juge annula l’indemnité qu’il devait toucher car il avait menti devant le tribunal. Il semble, comme Jackson, qu'il n'ait donc pas été corrompu.


Fred Mc Mullin (mort en 1952) n’était pas impliqué au départ, mais quand il eut connaissance de la corruption exigea sa part, bien que sa participation à la Série Mondiale ait été limitée (Il était remplaçant).


Eddie Cicotte (le premier grand spécialiste de la balle papillon, cauchemar des frappeurs) reconnut les faits: il aurait voulu, d’une certaine façon, se venger de son patron Comiskey qui avait refusé de l’aligner pour les derniers matches de la saison, pour ne pas lui payer la prime de 10000 $ s’il remportait 30 victoires mais rien n’est établi fermement à ce propos. Malgré ses aveux (il a été le premier), Landis refusa de le réintégrer au nom de l’éthique (Nous sommes en pleine Prohibition et en plein retour à une morale stricte). Il travailla ensuite dans l’usine Ford de Detroit. Il mourut en 1969.



Eddie Cicotte. Premier vrai spécialiste de la 'balle papillon', il est un des membres impliqués. Comme d'autres joueurs, l'attitude de Charles Comiskey peut expliquer son implication dans le 'fix'.
Quant au joueur de Saint-Louis Joe Gedeon , il avait parié sur Cincinnati en ayant eu vent de la corruption (Son fils fut un des quatre joueurs du baseball majeur à trouver la mort pendant la Seconde Guerre Mondiale, tué en mission au-dessus de la France en 1944).




George "Buck" Weaver et Charles "Swede" Risberg pendant le procès des Black Sox. La culpabilité du premier est plus que douteuse. Risberg est le dernier des bannis à mourir en 1975.

Un scandale sans précédent, ancré dans la culture sportive américaine.


Le scandale des Black Sox est entré dans la culture américaine et est le premier grand scandale dans l’histoire du baseball. Les scandales liés aux paris dans le baseball ont ponctué son histoire, mais aucun n’a été aussi important.

Le plus connu concerna Pete Rose à la fin des années 80. Celui qui est toujours le meneur pour les coups sûrs frappés dans la MLB est accusé d’avoir parié sur des matches alors qu’il dirigeait les Reds de Cincinnati. Il est exclu à vie par Bud Selig alors qu’il a nié les faits jusqu’à ces deux dernières années, souhaitant qu’il soit admissible au Hall of Fame, ce qui ne sera jamais le cas tant que Selig restera commissaire de la MLB (au moins).

Outre «Say it ain’t so Joe» de Murray Head, le cinéma s’empara du sujet (Eight Men Out en 1988 et Field of Dreams inspiré du roman Shoeless Joe de Kinsella). Cela contribuera-t-il à rétablir Shoeless? Dis ce n’est pas vrai Joe.









La maison de Joe Shoeless Jackson, qui sert de musée en son honneur à Greenville en Caroline du Sud.




Le maillot porté par Shoeless Jackson en 1919.




Photo colorisée : à gauche, Babe Ruth, à droite Shoeless Jackson. La photo a été prise entre 1919 et 1920 quand Ruth est arrivé aux Yankees de New York.



Ty Cobb, à gauche, avec l'uniforme des Tigers de Detroit et Shoeless lorsqu'il portait celui des Naps de Cleveland.



L'acteur D.B. Sweeney joue le rôle de Shoeless Jackson dans le film Eight Men Out (1988)

8 commentaires:

Gin Tonic a dit…

Beaucoup de zones d'ombre, des motifs plus ou moins avouables et justifiés même si non excusables.

La grande différence avec le hand, c'est que les joueurs accusés ont participé à la série alors que les hanballeurs, non (enfin au match, pas à la série. A la série non plus d'ailleurs...).

Tarswelder a dit…

Oh que oui il y a des différences. L'alerte avait été donnée bien avant le début de la série mais le propriétaire n'a pas voulu entendre.

Les joueurs n'ont pas parié mais ont accepté de "mal jouer".

Et puis surtout il n'y a pas eu de preuve tangible.

Mais quand M6 parle de ce scandale, on se dit que certains journaleux ont fait des recherches !

Gin Tonic a dit…

J'avoue que je regarde pas M6.

Tarswelder a dit…

Je ne regarde que pour Scènes de ménages et les deux vieux !

SebBootleggers a dit…

Fin de la saison régulière cette nuit. Je suis en train de rédiger un bref article pour présenter les phases finales, j'espère le publier dans la soirée.

Gin Tonic a dit…

Ok.

Tarswelder a dit…

Dis-moi quand tu as fini...

SebBootleggers a dit…

je viens seulement de rentrer chez moi. je termine une première partie sur l'Américaine, la Nationale suivra demain.