lundi 10 septembre 2012

Olympiades échiquéennes d'Istanbul. Les favoris au rendez-vous, les Bleues surprennent mais pas les Bleus.

Contrairement à une vraie période des olympiades, celle des Echecs organise sa grand-messe tous les deux ans. Cette année, Istanbul accueille la 40è édition, douze ans après sa première station dans la métropole turque. Quel a été le bilan de la compétition ?





L'Arménie de retour au sommet chez les mixtes (car la compétition est aussi ouverte aux femmes).

Patrie de l'ancien champion du monde Tigran Petrossian et de la mère de Garri Kasparov, l'Arménie a retrouvé le sommet de la hiérarchie en 2012. Victorieuse en 2006 et 2008, l'équipe caucasienne avait dû se contenter de la 7ème place lors de l'édition 2010 disputée dans l'Oural russe à Khanty-Mansiysk. Cette fois, l'équipe du numéro deux mondial, Levon Aronian, n'a pas laissé passer sa chance. Battue par la Chine à la 7è ronde, elle a gagné tous ses matchs dont le dernier contre la Hongrie de Judith Polgar. Cette victoire a suffi car la Chine, qui était en tête, s'écroula contre l'Ukraine -champion olympique en 2010- 1-3 et l'Arménie était assurée de la première place malgré la belle victoire de la Russie de Vladimir Kramnik, ancien champion du monde, contre l'Allemagne -championne d'Europe 2011-. Le sort a même donné sa revanche à Sergei Movsesian : le grand-maître arménien avait perdu l'année dernière la partie qui scella la défaite de l'Arménie contre l'Allemagne et donna le titre de champion d'Europe à la Deutsche Schachmannschaft. Cette fois, l'ancien résident tchèque surclassa le grand-maître hongrois Almasi et marqua le seul gain du match.


L'Arménie célèbre sa victoire. Levon Aronian (n°2 mondial) soulève le drapeau arménien. Au premier plan, l'ineffable président de la FIDE, l'homme qui voit des extraterrestres et jouait avec Khadafi, Kirsan Iloumjinov. (Photo Susanpolgar.blogspot.com)


La Russie doit se contenter de la deuxième place du tournoi. Les Russes sont encore médaille d'argent après 2010. La défaite contre les Etats-Unis a fait la décision : Vladimir Kramnik a subi la loi d'Hikaru Nakamura dans cette rencontre décisive de la 9è ronde.

Vainqueurs de la Chine, les Ukrainiens obtiennent la médaille de bronze. Là aussi, la défaite contre les Russes à la 8è ronde a plombé les chances de Vassili Ivanchuk et de ses compatriotes. Il reste que dans un contexte particulièrement relevé, la médaille de bronze est quand même un bon résultat.

Les Chinois ont tout perdu contre l'Ukraine puisqu'ils descendent du podium, les Etats-Unis terminent cinquièmes devant les Pays-Bas, le Vietnam et la Roumanie.

Quant à la France, elle termine à une très décevante 23è place. Elle se contentera de la médaille d'or au quatrième échiquier de Vladislav Tkachiev, qui totalise 5 victoires et 3 nulles. Si les Bleus ont perdu contre l'Ukraine, ils doivent surtout leur prestation à des performances très décevantes contre des équipes nettement à leur portée : la Croatie et la Roumanie contre qui ils ont perdu. Certains joueurs ont déjoué en fin de tournoi, à l'image du co-champion de France Laurent Fressinet, piégé par un Roumain qui lui rendait 100 points et les Noirs, puis obligé de se battre pour la nulle contre un maître sud-africain qui comptait plus de 320 points Elo de moins.

Quelles raisons pour cette contre-performance ? Tout d'abord, ces résultats restent une habitude pour les Français. S'ils ont terminé 10è en 2010, ils ont souvent fréquenté les places au-delà de la vingtième lors des 7 dernières éditions. On pourra incriminer le manque d'esprit collectif dû à un manque de leader dans le jeu, la fatigue liée au fait que les Olympiades ont commencé deux jours après la fin du championnat de France, une incapacité à élever le niveau de jeu, à une gestion trop technique du capitaine, à un manque d'habitude de jouer des adversaires de très très haut niveau (qui rejoint la difficulté à élever celui-ci). On pourra aussi invoquer la drôle d'ambiance dans cette équipe de France : difficile de créer une émulation lorsqu'un des joueurs (Christian Bauer) est marqué par un terrible drame personnel et qu'il a eu la volonté de jouer pour l'équipe de France. On pourra aussi invoquer l'absence d'Etienne Bacrot, numéro 2 français, dont les conditions financières ne le satisfaisaient pas. Sans doute aussi, les conséquences de l'affaire de la triche aux dernières olympiades ont fait éclater le groupe France puisque Bacrot n'est plus dans l'équipe (et Feller est suspendu). Et puis sans doute la préparation n'a pas été optimale mais coller le championnat de France aux olympiades n'a pas été la meilleure idée. La FFE devrait y réfléchir sans compter d'organiser un stage de préparation pour que les joueurs tiennent le choc sur deux semaines.

Certaines explications ne pèsent pas lourd lorsqu'on compare les performances des femmes mais revenons d'abord sur le classement final.

1.Arménie 19
2.Russie 19
3.Ukraine 18
4.Chine 17
5. Etats-Unis 17
...
23. France 14 (classée tête de série numéro 8 au départ)
26. Israël 14 (3è en 2010)
71.Uruguay 11 (classée 70è au départ)

On notera la présence d'équipes handisports dans ces olympiades puisque des sélections de joueurs sourds, de non-voyants et de joueurs à mobilité réduite ont participé à l'épreuve.


Chez les femmes, la Russie conserve son titre

L'équipe féminine russe championne olympique pour la deuxième fois consécutive. A droite du capitaine Sergei Rublevky, Alexandra Kosteniuk l'ancienne championne du monde.


Pas de surprise dans la compétition féminine : vainqueur en 2010 pour la première fois de son histoire et à domicile, la Russie a récidivé cette année. Emmenée par les soeurs Kostinsteva et l'ancienne championne du monde Alexandra Kosteniuk, la formation russe a devancé au départage les Chinoises de la championne du monde Hou Yifan. Tout s'est joué à la dernière ronde quand les Russes ont écrasé le Kazakhstan (équipe surprise de la compétition) 4-0 alors que la Chine devait se contenter d'une victoire 2,5 à 1,5 contre la Bulgarie. En effet, les Chinoises étaient devant après la 10è ronde et l'écrasant succès des Russes leur a valu de marquer beaucoup plus de points (NDLR. Le départage se fait en multipliant les points marqués contre chaque équipe sauf la plus faible par le nombre de points de matchs de ses adversaires : ainsi la Russie a marqué 4 * 15 points de départage contre le Kazakhstan, plus les points de toutes les autres équipes, alors que la Chine a marqué 2,5 * 14 points contre la Bulgarie. On appelle cela le Sonneborn-Berger).

L'Ukraine termine à la troisième place invaincue. Le mérite pourra en revenir à son premier échiquier, Katherina Lahno, qui a sauvé une finale perdue contre Tatiana Kostinsteva lors du match Russie-Ukraine, en plus de 120 coups.

Autre puissance échiquéenne, l'Inde termine quatrième malgré l'absence de la vice-championne du monde Humpy Koneru. Cette quatrième place aurait été historique pour les Françaises, auteures d'un magnifique parcours : courte défaite contre la Russie, match nul contre l'Ukraine, défaite 1-3 contre la Chine et une courte défaite contre les Indiennes à la dernière ronde. Malheureusement, Andrea Bollengier a mal négocié la finale de tours qui semblait nulle au départ et la défaite qu'elle subit relègue les filles au 7è rang, derrière la Roumanie et l'Arménie. On notera la performance décevante des Géorgiennes, patrie de quelques-unes des championnes du monde de l'époque soviétiques, huitièmes et qui avaient obtenu la médaille de bronze en 2010.

Revenons donc aux filles : Almira Skripchenko, championne de France, Sophie Millet vice-championne, Nino Maisuradzé (avec qui j'ai joué plusieurs saisons par équipes), Silvia Collas et Andrea Bollengier. Elles étaient classées 14è au départ et jouaient sans l'incontestable meilleure joueuse française Marie Sebag (vue 3 jours dans Secret Story) : Marie n'a pas répondu aux critères de qualification (elle n'a pas disputé le championnat de France, trop faible et pas assez rémunérateur). Mais son absence n'a pas été un poids si énorme : au contraire la bonne ambiance entretenue par le capitaine Mathieu Cornette a permis aux filles d'entamer le tournoi avec beaucoup de confiance et des victoires qui ont donné de l'ambition. Ensuite, les Françaises se sont battues et elles se sont inclinées contre plus fortes qu'elles. Dans le match contre la Chine, Almira craque totalement contre la championne Hou Yifan qui n'attendait que l'erreur. Silvia Collas construit une attaque gagnante mais elle rate totalement la suite : sa partie devient à un moment difficile, l'ordinateur retourne son évaluation à chaque coup et finalement la nulle est conclue. Même chose pour Nino qui n'a pas vu ou pas pu voir un gain dans une finale tour contre pion (ça s'est joué sur un coup) et qui doit accepter la nulle après avoir défendu une position difficile auparavant.

L'équipe de France féminine (à gauche) contre la Russie : de gauche à droite, Almira Skripchenko, Sophie Millet, Nino Maisuradze et Andreea Bollengier. Les filles ne s'inclinent que par la plus courte des marges (1,5-2,5) malgré un classement Elo bien inférieur sur chaque échiquier. Sophie Millet réussit à surprendre Valentina Gunina mais Nino et Andreea doivent s'incliner contre des joueuses classées à plus de 200 points devant.


Félicitations aux filles et si on espère que Marie sera là aux prochaines échéances, on sait aussi qu'elle a du mal à bien se fondre dans une équipe. Le classement et la force ne font pas tout : l'enthousiasme joue un grand rôle en particulier chez les femmes, dont le jeu est plus sensible aux émotions et donc plus instable. Et pourtant, comme les garçons, elles ont fini le championnat de France deux jours avant les olympiades.

Le classement.

1.Russie 19
2.Chine 19
3.Ukraine 18
4.Inde 17
5.Roumanie 16
6.Arménie 16
7.France 15
8.Géorgie 15
...
92.Uruguay 9 (classées 78èmes au départ)

Silvia Collas remporte la médaille d'argent au 4è échiquier avec 7,5/9. Sophie Millet rate de peu la médaille individuelle puisqu'elle a réalisé la 4è meilleure performance au 2è échiquier, ce qui n'est déjà pas si mal.

Les prochaines olympiades auront lieu à Tromsö en Norvège, près du cercle polaire. La Norvège n'avait pas envoyé Magnus Carlsen, le numéro un mondial, ni son numéro deux, faute de moyens financiers pour la fédération. Gageons que ce sera le cas pour les olympiades les plus nordiques de l'histoire.


14 commentaires:

Gin Tonic a dit…

Arménie, Russie et Ukraine chez les garçons. Russie en 1 et Ukraine en 3 chez les filles.
La puissance de l'ex URSS est toujours la.

Bonne perf de nos filles, au contraire des garçons.

Et l'Uruguay au top dans les deux catégories....

Tarswelder a dit…

Sans compter les résultats d'équipes carrément sous-cotées comme le Kazakhstan, l'Ouzbékistan qui ont semé la pagaille chez les filles avec des classements très inférieurs.

L'héritage de l'URSS est en train de se dissoudre lentement mais il survit encore.

Gin Tonic a dit…

Et apparemment, il va survivre encore un bout de temps.

Tarswelder a dit…

C'est un élément culturel mais les Russes ont du mal à trouver un jeune joueur capable de devenir champion du monde. Le corpus de l'élite tourne autour des 30-40 ans.

Gin Tonic a dit…

Le jeune joueur, potentiel futur champion du monde peut aussi se trouver dans les ex républiques de l'URSS.

Tarswelder a dit…

C'est un Ukrainien qui tient la corde mais je constate qu'on ne voit pas clairement qui peut incarner la relève.

On attend déjà que Magnus Carlsen soit champion du monde.

Gin Tonic a dit…

C'est vrai qu'il faudrait qu'il se décide à le devenir !

Tarswelder a dit…

Il disputera le prochain cycle mais s'il se qualifie, il jouera Anand en match. Et les matchs ce n'est pas sa tasse de thé.

Sinon, fait amusant, c'est l'Arménie qui gagne en Turquie mais bon ça se calme. Alors qu'en 2016, les Olympiades auront lieu à Bakou en Azerbaïdjan ; les relations entre les Azéris et les Arméniens sont vraiment mauvaises. Les Arméniens menacent déjà de ne pas y aller.

Gin Tonic a dit…

On est pas sorti de l'auberge avec ces relations pourries.

Bon, ça permet de remettre l'apéro ! C'est déjà ça...

Tarswelder a dit…

Les Iraniennens ont fini 9è du classement. Pas mal.

Sur les relations c'est comme ça. Les Arméniens ont tout fait pour éviter que de grands tournois aient lieu à Bakou : championnat du monde, olympiades. Il faut dire que lorsque les joueurs azéris disent qu'ils n'aiment pas les Arméniens c'est pas top non plus.

Gin Tonic a dit…

En même temps, des Olympiades organisées sur une poudrière, vaudrait mieux éviter...

Tarswelder a dit…

Oui mais quand un pays fait le forcing et que les autres candidats savent plus ou moins qu'ils n'ont aucune chance et qu'ils n'essaient même pas d'en avoir. Il y a bien eu des olympiades à Erevan en 1996. L'Azerbaïdjan a boycotté l'épreuve.

Gin Tonic a dit…

On risque de voir encore quelques boycots dans les années à venir.

Tarswelder a dit…

Les boycotts ont toujours fait partie du lot. En 1976, les Olympiades d'Haifa ont été boycottées par les pays arabes, africains et du bloc de l'Est.

En 1986, les Olympiades de Dubaï s'étaient déroulées sans Israël. Plusieurs joueurs et plusieurs équipes avaient boycotté en signe de protestation.

En 1950, l'URSS n'avait pas envoyé d'équipe à Dubrovnik, étant donnée la qualité des relations entre l'URSS de Staline et la Yougoslavie de Tito.

Et puis en 1939 les Olympiades de Buenos Aires se sont déroulées au moment où la guerre éclate. Il n'y a pas eu de boycott de l'Allemagne mais l'Angleterre s'est retirée et les matchs Allemagne-Pologne et Allemagne-France n'ont pas eu lieu.