mercredi 26 septembre 2012

L'affaire Spassky. Une histoire de barbouzes ?

"Un barbu c'est un barbu, trois barbus c'est des barbouzes" (Michel Audiard par la voix de Lino Ventura dans Les Barbouzes, à conseiller).





Pendant l'été, je vous avais concocté la saga de Bobby Fischer et de Boris Spassky. Je ne l'avais pas fini faute de temps pour m'y consacrer spécifiquement.

Boris Spassky à Elista en décembre 2009 lors du match disputé contre Viktor Korcthnoi, autre péterbourgeois exilé.


Force est de reconnaître qu'aujourd'hui, la parution d'un article dans le Figaro m'incite à vous narrer cette histoire de barbouzes qui tourne autour de l'ancien champion du monde français.

En septembre 2010, Boris Spassky est victime d'un arrêt vasculaire cérébral à Moscou, où il réside régulièrement. Le champion, âgé alors de 73 ans, est soigné mais il est paralysé partiellement du côté gauche. Spassky est rapatrié en France, hospitalisé puis soigné chez lui dans sa maison en région parisienne. On avait peu de nouvelles sur sa santé mais elle semblait se rétablir doucement. Néanmoins, il n'était pas question d'apparition publique.

Mais voilà que le 16 août dernier, Spassky quitte la France pour la Russie. Dans une interview à un journaliste russe, Evgeny Atarov, il explique qu'il était enfermé chez lui, qu'il ne pouvait pas sortir, qu'on ne le soignait pas comme il faut et qu'il fallait qu'il retourne en Russie pour retrouver toutes ses facultés.

Mais quelques jours plus tard, sur le site whychess -tenu entre autres par Vladislav Tkachiev, grand-maître français d'origine russe et qui vient de rapporter une médaille à la France aux dernières olympiades-, sa soeur Iraida -joueuse de dames- appelle à l'aide et explique que Boris n'a pas quitté la France de son plein gré. Le site reprend une lettre adressée par Iraida au journal Soviet Sport, un des grands journaux sportifs russes. Elle explique qu'elle revenait de Paris où elle avait vu son frère plutôt heureux, qu'il y avait trois infirmières qui s'occupaient de lui en compagnie de sa femme Marina. Elle défend d'ailleurs celle-ci qui était accusée de maltraiter son mari.

De cette affaire on n'avait plus entendu parler dans les médias échiquéens. Mais cela ressemblait beaucoup à ces romans d'espionnage plus ou moins foireux. Iraida évoquait une femme mystérieuse qui faisait partie de l'entourage de Spassky et qui avait une mauvaise influence. D'autre part, on apprit que Spassky quitta sa résidence pour aller avec des "amis" à l'ambassade de Russie d'où il partit pour prendre l'avion. Ses papiers avaient été emmenés. Le tout s'est fait en l'absence de sa femme.

Depuis, on ne savait pas ce qu'était devenu l'ancien champion du monde. Mais on a eu des nouvelles aujourd'hui avec Boris Spassky junior, le fils de Boris d'un autre mariage. Il a retrouvé son père et cette femme mystérieuse, nommée Valentina Kuznetsova. Elle semble totalement contrôler sa vie et elle cherche à limiter les relations entre le père et le fils. Dans l'interview, Boris Jr affirme que jamais son père n'a donné la fameuse interview où il justifie son départ. D'ailleurs, il affirme que son père ne se souvient pas comment il a pu arriver en Russie.

L'article en question : Le Figaro. Boris Spassky Jr affirme que son père a été enlevé.

On ne sait pas vraiment démêler le vrai du faux. Après tout, les histoires de famille cachent des cadavres dans les placards. Mais il faut savoir un certain nombre de choses :

- Après sa défaite contre Fischer en 1972, Spassky a été sanctionné par les autorités soviétiques. Il a été suspendu de tournois à l'étranger pendant un an. Ce qui ne l'a pas empêché de gagner le championnat d'URSS en 1973 devant un certain Anatoli Karpov.

- Spassky n'a jamais été connu pour ses convictions communistes et il l'a affirmé bien des fois, notamment dans des documents consacrés à Bobby Fischer et au match du siècle.

- Spassky a rencontré son actuelle épouse en 1974. Marina Scherbatchef travaillait à Moscou à l'ambassade de France. Il l'épouse en 1976 et il s'installe en banlieue parisienne. Il a dû s'engager à ne pas disputer de tournoi en France mais lorsqu'il acquiert la nationalité française au début des années 1980, il est le leader naturel des échecs français et emmène l'équipe nationale vers ses meilleurs résultats historiques.

-Contrairement à Fischer, Spassky n'a jamais été poursuivi pour le match revanche disputé dans la Yougoslavie de Milosevic à l'automne 1992. Il faut dire qu'il ne s'engage pas aussi violemment que Fischer (qui a craché sur une lettre du département d'Etat et qui a échappé à l'extradition vers les Etats-Unis du Japon parce que l'Islande lui avait donné la nationalité islandaise).

Par contre, il y a quand même des questions qui se posent :

- Qui est réellement cette Valentina Kuznetsova ?
- Quelles sont les motivations de ceux qu'on peut soupçonner d'enlèvement ?
- Spassky a-t-il été réellement victime de maltraitance par sa femme ?
- Comment Spassky a-t-il pu se rendre aussi rapidement en Russie ? Quel rôle ont joué les autorités russes ?
- Quelle est l'attitude du ministère des affaires étrangères ? Le marchand d'art peut-il s'intéresser à ce sort ? Il est du devoir de ce ministère de s'intéresser au sort de nos compatriotes.
- Quel est le rôle des autorités russes, qui ont plus à faire avec un autre ancien champion du monde, Garri Kasparov ?
- Je suis estomaqué par l'attitude de la Fédération Française des Echecs qui semble ne pas s'inquiéter du sort de l'ancien champion du monde.

Et surtout :

Qui en veut à Boris Spassky, âgé de 75 ans, qui ne représente aucun danger pour qui que ce soit ?

C'est la première fois que je lis sur un site d'un journal de presse l'affaire. Est-ce que cela fera bouger les choses ?

A suivre...

PS. Les affaires de barbouzes et les échecs.

Il y en a eu quelques unes qui ont marqué les esprits :

- Pendant le match Fischer-Spassky où les Soviétiques ont accusé les Américains d'utiliser des appareils qui influenceraient Spassky. On a retrouvé deux mouches mortes dans l'éclairage.

- Pendant les matchs Karpov-Kortchnoi. Le chef de la délégation de Karpov était un ancien officier de la police politique impliqué dans des purges dans les années 1930. Parmi ces histoires on a eu l'affaire des yaourts, du parapsychologue, des yogis sous liberté conditionnelle, les accusations similaires aux Soviétiques en 1972 contre Karpov.

- Des affaires d'espionnage "technique" comme l'affaire Vladimirov. L'ancien secondant de Kasparov est accusé d'avoir copié des analyses pour les transmettre à l'équipe de Karpov. Sans preuve mais avec des doutes, Kasparov décide de le renvoyer.

- Enfin des affaires plus bizarres. On suppose que la mort d'Alexandre Alekhine n'est pas liée à une crise cardiaque ou un étouffement à cause d'un morceau de viande. Certains estiment qu'il a été assassiné, soit par les Soviétiques, soit par la police politique portugaise (l'absence d'autopsie sérieuse est troublante).

9 commentaires:

Gin Tonic a dit…

Vraiment bizarre et en effet beaucoup de questions sans réponses.

De quoi faire un film...

D'ailleurs, je confirme pour les barbouzes: excellent !

Tarswelder a dit…

Dans l'article du Figaro, il y a la référence aux romans de Le Carré.

Mais je ne comprends pas pourquoi on s'en prend à lui.

Gin Tonic a dit…

C'est le coté bizarre. Surtout maintenant. Pourquoi pas avant ?

Tarswelder a dit…

Spassky est malade. Il revient d'un AVC. Il est fragile.

Est-ce qu'on veut s'en prendre à son argent ?

Gin Tonic a dit…

L'argent ?
J'y crois pas vraiment.

Tarswelder a dit…

Je ne vois absolument pas l'intérêt...

Gin Tonic a dit…

Moi non plus.

Tarswelder a dit…

Selon la radio La Voix de la Russie, Spassky est actuellement hospitalisé pour des problèmes d'hypertension.

Gin Tonic a dit…

En même temps, la fiabilité des médias russes....