mardi 24 juillet 2012

Les grands duels de l'histoire des Echecs. Fischer contre Spassky. 2è partie.

Lorsque Boris Spassky pousse son pion de d2 en d4 pour jouer le premier coup de la première partie, le 11 juillet 1972, le monde des échecs se dit qu'enfin le championnat du monde a enfin lieu. Ce soulagement est le résultat de mois d'hésitations, de journées d'attente de l'attitude du challenger et le match ne fait que commencer...






Un match qui aurait pu ne pas avoir lieu.

Quand Bobby Fischer devient enfin le challenger de Boris Spassky -après avoir battu Tigran Petrossian-, le match tant rêvé va devenir une réalité. Mais entre la fin du mois de septembre 1971 et le match prévu pour l'été 1972, les rebondissements se multiplient.

Un contexte politisé.

On ne peut passer sous silence le contexte politique dans lequel s'inscrit le match. Nous sommes en pleine guerre froide, même si les relations entre les Etats-Unis et l'URSS sont moins crispées : c'est la détente. Il n'empêche pas la rivalité entre les deux grands : elle demeure (géo)politique, militaire (guerre du Vietnam, répression du printemps de Prague en 1968 même si les deux pays viennent de signer les accords SALT), scientifique (course à l'espace remportée par les Etats-Unis) et sportive évidemment.

Pour les Soviétiques, Fischer incarne l'ennemi et il n'est pas question que le titre mondial, qu'ils détiennent depuis 1948, leur échappe. La pression est énorme et tous les grands-maîtres ou presque se mobilisent dans la préparation du match. Ainsi un rapport assez fourni analyse très justement le style de Bobby Fischer, ses points forts et ses points faibles : sa connaissance des ouvertures qu'il joue mais son répertoire limité, sa combativité et son haut niveau dans les phases techniques mais une certaine naïveté, liée à un optimisme exagéré et à certaines rigidités de sa pensée. La préparation technique va s'orienter sur ces aspects et le résultat du match a dépendu en partie de la façon dont Spassky et son équipe ont étudié le jeu de Fischer.

Fischer, lui, est un individualiste forcené, autodidacte qui n'a pratiquement jamais eu de secondants réguliers pour l'assister. Il considère que la force collective des Soviétiques est aussi leur point faible : à un contre un, cette force n'est plus aussi déterminante et la farouche volonté de gagner de l'Américain a souvent fait plier ses adversaires.

Fischer impose sa loi.

Avant que la FIDE ne prenne en charge le championnat du monde -après la Seconde guerre mondiale-, celui-ci était une affaire strictement privée, dont les règles étaient fixées par le tenant du titre (bourse, conditions de victoires, lieu, etc.). Or, Bobby Fischer a renversé les rôles : c'est lui qui impose les règles. Sachant aussi que ce match était attendu et que les gains du joueur professionnel étaient dérisoires (en tout cas par rapport à de nombreux autres sports), Fischer a préféré les candidatures qui offraient les meilleures dotations. Parmi elles, Belgrade et Reykjavik. Mais les revirements -d'autres diront caprices- de Fischer ont excédé les Yougoslaves qui ont retiré leur candidature (Le match a été prévu pour se dérouler moitié chez eux, moitié en Islande). Du coup, la capitale de l'île de glace se retrouve seule à organiser le match. Celui-ci est coûteux pour l'époque (125000 $ de bourse est une somme jamais vue dans les échecs) mais c'est aussi l'occasion pour l'Islande de se faire de la publicité. Le président de la FIDE, le Néerlandais Max Euwe, finit par imposer tardivement un calendrier qui contraignit Fischer à accepter les conditions du match (sous protestation, "under protest").

Max Euwe, président de la FIDE au moment du match. L'ancien champion du monde eut un mal fou avec l'attitude de Bobby Fischer. On peut lui reprocher un manque de fermeté car lorsqu'il finit par imposer ses décisions, l'Américain s'y plia même en maugréant.


Début avorté.

Le début du match est prévu le 1er juillet, jour de la cérémonie d'ouverture et du tirage au sort des couleurs, mais Fischer n'est pas arrivé en Islande, alors que Spassky est présent depuis plusieurs jours. Manœuvre déloyale ? Caprice ? Les représentants de l'Américain évoquent d'abord un refroidissement mais Larry Evans, grand-maître et un des rares amis de Fischer, confiera plus tard que Fischer avait peur : peur qu'on l'assassine, peur aussi de perdre. C'est un coup de fil du Secrétaire d'Etat Henry Kissinger qui le requinque et le relance. Entre-temps, Fischer avait aussi obtenu quelque chose qu'il souhaitait : il réclamait 30% pour les joueurs du prix des entrées dans la salle. Lassé par les incartades de l'Américain, le riche mécène Jim Slater doubla la bourse. Et Fischer prit enfin l'avion le 4 juillet (Imaginez un film américain bien premier degré où sur une musique glorieuse, Fischer monte dans l'avion le jour de l'Independance Day...).

Bobby Fischer arrive à l'aéroport de Keyflavik.
Il s'engouffre rapidement dans une voiture sans répondre aux sollicitations.



Mais tout n'était pas réglé. Fischer était enfin arrivé en Islande mais la délégation soviétique n'apprécia pas du tout le comportement de l'Américain. La rhétorique anti-capitaliste y allait bon train dans les commentaires ; d'autres imaginaient un plan destiné à déstabiliser Spassky : en effet, la préparation était minutieuse et en retardant le début du match, Fischer voulait déjouer la belle mécanique qui aurait décalé le pic de forme du champion du monde. Quoiqu'il en soit, les Soviétiques exigèrent des excuses écrites de Fischer pour son comportement. Le challenger s'exécuta.

La première partie était prévue le 11 juillet. La veille, lors de la cérémonie d'ouverture, Fischer arriva encore en retard -son habitude-. Le tirage au sort eut lieu : il donna les Blancs à Spassky pour les parties impaires et à Fischer pour les parties paires. Le match allait enfin commencer.

Qui va gagner ?

Les pronostics allaient bon train pour ce qu'on appelait déjà le "match du siècle".

D'un côté on favorisait le champion du monde. On louait son endurance, son expérience des longs matchs et l'universalité de son style, qui lui permettait de jouer tous les types de position avec le même succès. On notait aussi son sang-froid et on soulignait aussi qu'il s'était bien préparé contre l'Américain. Mais pourtant, on craignait aussi le manque de compétition -Spassky avait joué peu de tournois de haut niveau- et ses résultats médiocres.

De l'autre côté, Fischer avait les faveurs du pronostic. Sa forme étincelante et ses résultats exceptionnels depuis un an et demi faisaient de lui le meilleur joueur du monde. On avait aussi noté ses progrès dans le jeu, notamment dans les phases plus techniques. Sa combativité était estimée par rapport aux derniers résultats de Spassky, qui n'avait pas fait preuve d'un acharnement à toute épreuve même s'il est un grand combattant. Enfin, quelques experts notaient que l'avantage de Fischer venait aussi de la faiblesse de Spassky : ils étaient amis et Spassky pouvait en être pénalisé, alors que l'Américain n'avait pas d'état d'âme. Il voulait écraser l'égo de son adversaire, surtout s'il est flanqué d'un drapeau rouge, d'une faucille, d'un marteau et de quelques étoiles. Mais l'Américain souffrait de deux faiblesses qui pouvaient jouer contre lui : un manque de sang-froid et un complexe d'infériorité par rapport à Spassky. Rappelez-vous qu'il n'a jamais battu le champion du monde en 5 parties, perdant 3 et en annulant 2.

On s'attendait à un match indécis même si l'opinion publique mondiale était partagée entre l'admiration et sa préférence pour l'Américain d'une part, et son caractère insupportable de l'autre. Le "méchant" vu de l'Ouest n'était pas forcément celui qui était le "méchant" sur un plan politique, car Spassky était très apprécié.

Chacun était venu avec son équipe : Spassky arriva avec les grands-maîtres Nikolaï Krogious (chef de la délégation), Efim Geller (ancienne bête noire de Fischer) et Ivo Neï. Il n'avait pas pu avoir les services de son secondant favori, Igor Bondarevsky. Ses assistants lui avaient été "imposés". Quant à Fischer, il n'avait qu'un seul secondant, le grand-maître William Lombardy, plus son représentant l'avocat Paul Marshall.

Finalement, le 11 juillet 1972, Boris Spassky se présenta à la table, en présence de l'arbitre Lothar Schmid. Il pousse son pion d2 en d4. Fischer n'est pas présent. Comme d'habitude, il n'est pas là car il déteste les journalistes et surtout les photographes. Il arrive quelques minutes plus tard. Le championnat du monde peut enfin commencer.

A suivre.


Timbre oblitéré le jour même de la première partie en Islande.






9 commentaires:

Gin Tonic a dit…

Tu fais durer le suspense !

Tarswelder a dit…

C'est ça l'insipidité !

Gin Tonic a dit…

En effet..

Tarswelder a dit…

Tu connais le résultat... Faut créer la manière !

Gin Tonic a dit…

Oui, à priori, le résultat devrait rester le même...

Tarswelder a dit…

Et puis c'est la saga de l'été non ?

Gin Tonic a dit…

Oui !

Donc tu gardes les 2 K pour l'été prochain.

Tarswelder a dit…

Oui c'est promis... Ca sera un épisode par semaine ou presque alors qu'ici c'est 4 épisodes.

Gin Tonic a dit…

Va falloir que je prenne beaucoup de semaines de vacances l'été prochain !!