mardi 17 juillet 2012

Les grands duels de l'Histoire des échecs. Fischer contre Spassky. 1ère partie.

A l'été 1972, le monde tourne ses yeux vers l'Islande où le championnat du monde d'échecs oppose Boris Spassky à Bobby Fischer. Ce duel fait partie des matchs les plus médiatisés et les plus emblématiques de l'histoire du noble jeu. Car au-delà d'un match qui oppose deux amis, ce sont deux camps qui s'affrontent dans un contexte qui a largement dépassé les deux champions.





Fischer-Spassky, deux itinéraires parallèles.

Bien qu'ils soient séparés par 6 ans (Spassky est né en 1937 et Fischer en 1943), les deux champions présentent des points communs dans leur vie et leur parcours :

- Ils ont vécu sans leur père. Cette recherche du paternel de substitution a marqué leur vie et leur carrière. Lorsqu'ils ont trouvé cet équilibre psychologique, ils sont repartis de l'avant comme jamais. C'était Bondarevsky pour Spassky et le colonel Edmondson pour Fischer.
- Ils ont été des champions précoces. Spassky est devenu le premier soviétique champion du monde junior, le plus jeune grand-maître et le plus jeune candidat au titre mondial en 1955 à l'âge de 18 ans. Fischer l'a devancé dans ces deux derniers records en 1958 alors qu'il n'a que 15 ans.
- Ils ont été confrontés à des échecs douloureux. Spassky a mis beaucoup de temps à digérer sa défaite contre Mikhaïl Tal à la dernière ronde du championnat d'URSS en 1958 ; elle l'a éliminé du cycle de qualification pour le championnat du monde. Fischer a mal digéré sa quatrième place au tournoi des candidats de 1962, convaincu qu'il était de sa supériorité contre les Soviétiques.
- Ils sont populaires mais pour des raisons différentes : Spassky incarne le "gentleman" pour le grand-maître américain Robert Byrne. Sa correction, son élégance, son charme jouait incontestablement en sa faveur. Quant à Fischer, ce sont ses frasques et ses victoires écrasantes qui ont fait sortir les Echecs de l'anonymat dans le monde occidental.
- Et... ils ne sont pas communistes. Pour Fischer c'est même le contraire. Il accuse les Soviétiques d'avoir triché lors du tournoi des candidats de 1962 (les trois premiers, Petrossian, Kérès et Geller ont conclu des nulles rapides ensemble et Fischer leur reproche de s'octroyer des jours de repos pendant que lui devait se battre tous les jours) et de tuer le jeu. Il entre même dans une secte anticommuniste, qu'il quittera au milieu des années 1970 après avoir été préalablement ruiné. Spassky n'a jamais été un grand communiste ; il a même été sanctionné plusieurs fois pour son comportement. Plus tard, en 1976, il ne signe pas la lettre qui condamne le passage à l'Ouest de Viktor Kortchnoi, signée par la majorité des grands-maîtres soviétiques.
- Ils sont aussi les deux meilleurs joueurs des années 1960. Même si Petrossian battit Spassky en 1966, le natif de Léningrad est très fort en match : à part contre le champion du monde, il battit tous ses adversaires en 1965 et 1968 par un écart d'au moins trois points. Quant à Fischer, il revendique ce statut par ses victoires en tournoi même si Bent Larsen (1935-2010) a remporté un plus grand nombre que lui à la fin des années 1960.

Une amitié née malgré des rencontres espacées.

C'est David Bronstein qui présenta Bobby Fischer à Boris Spassky à Mar del Plata en 1960. Les deux champions ont sympatisé rapidement sans qu'on sache vraiment pourquoi ni comment leur amitié est née. Pourtant, ils ne se sont pas beaucoup affrontés entre cette année et 1972 : cinq fois seulement. Une première donc en 1960, où Spassky l'emporte avec les Blancs dans une partie où Fischer s'est sabordé dans une position pratiquement gagnante. Trois autres en 1966 : deux au mémorial Piatigorsky à Santa Monica où Spassky gagne la première partie avec les Blancs et annule avec les Noirs. La troisième rencontre se produit aux olympiades de La Havane en 1966. Fischer a les Blancs mais la partie se termine par le match nul malgré une belle lutte.

Bobby Fischer et Boris Spassky aux Olympiades de La Havane en 1966. La partie se termine par la nulle dans une partie espagnole dont les deux champions sont des experts.


La cinquième rencontre se produit en 1970 aux Olympiades de Siegen en RFA. Spassky l'emporte une nouvelle fois, après que Fischer ait pêché par optimiste. Par contre, lors du match URSS-Reste du monde disputé en avril de cette même année, les deux joueurs ne se sont pas affrontés : Fischer a joué au deuxième échiquier, évitant par prudence une confrontation directe sur un match dont il ne se sentait pas encore armé.

1969-1972. Deux trajectoires.

Le 17 juin 1969, Boris Spassky reçoit l'acceptation de l'offre de nullité qu'il avait déposée à Tigran Petrossian. Cette nulle dans la 23è partie permet au challenger de devenir champion du monde au terme d'une lutte de deux mois. Spassky est au sommet de sa carrière ; il avait passé ses trois précédentes années à préparer sa revanche contre l'Arménien qui l'avait battu en 1966.

A cette même période, Fischer est plutôt en retrait. Il doit finaliser son unique ouvrage, mais une oeuvre échiquéenne de référence : ses parties mémorables (Mes 60 meilleures parties, titre français). Il ne joue que très peu. C'est en 1970 qu'il fait sa réapparition, lui qui a été adepte de ces retraites comme au milieu des années 1960.

Dans les deux cas, les deux champions se retirent quelque peu. Spassky veut profiter de son nouveau statut et ses apparitions dans les tournois de haut niveau se raréfient. Fischer obtient de grands succès en 1970 avec des victoires en Yougoslavie et à Buenos Aires. Pourtant, il n'est pas qualifié pour l'interzonal qui doit sélectionner les candidats au titre mondial : en effet, il refuse de disputer le championnat des Etats-Unis dont il trouve le nombre de participants et de rondes trop peu élevé. La FIDE accepte bien que la fédération américaine permette à Fischer de participer à l'interzonal de Palma de Majorque si un de ses représentants qualifiés cède la place. C'est le hongrois émigré et né à Amiens Pal Benkö qui accepte.

A Palma, Fischer écrase la concurrence malgré une défaite contre Larsen : il finit sur 6 victoires et une autre par forfait et il devance ses plus proches rivaux de 3,5 points (18,5 points en 23 parties).

Spassky est présent aux Pays-Bas : à Leiden, il triomphe dans un match à 4 mais ne gagne que 2 parties pour 10 nulles. Au tournoi IBM d'Amsterdam il partage le premier rang avec l'autre Soviétique Polougaïevsky -qui s'installera plus tard en France comme Spassky-. Il bat aussi Fischer lors du match URSS-USA des Olympiades de Siegen et donne la victoire à son équipe. Mais le champion du monde déserte le championnat d'URSS comme ses prédécesseurs et comme la plupart des meilleurs joueurs soviétiques.

Les deux feuilles de partie de la rencontre Spassky-Fischer en 1970. Celle de gauche a été écrite par l'Américain et celle de droite par le Soviétique. On peut les distinguer de deux façons : tout d'abord l'écriture heurtée de Fischer par rapport à celle plus harmonieuse de Spassky, et principalement car Fischer écrit en notation descriptive -très employée encore à l'époque dans les pays anglo-saxons- alors que Spassky écrit en notation algébrique et en alphabet latin !


L'année 1971 est incontestablement celle de Bobby. Il se consacre aux matchs des candidats où il écrase tous ses rivaux. Le pauvre Mark Taïmanov subit le premier l'humiliation : 6-0. Complètement déboussolé et démoralisé, le pianiste perd sa partition au fil du match et commet des gaffes incroyables face à la résistance de Fischer. Quelques mois plus tard, c'est au tour du Danois Bent Larsen de subir le même sort : l'optimisme du viking ne pèse pas lourd face à l'impitoyable Américain. Enfin c'est Tigran Petrossian, l'homme de fer, celui qui détruit psychologiquement ses adversaires par de fades nulles qui finit par s'écrouler : alors que le score est de 2,5 à 2,5, Fischer remporte les quatre parties qui suivent et devient le challenger de Boris Spassky.

Pour la première fois depuis 1948, un non-soviétique dispute la finale d'un championnat du monde d'échecs.
Le contexte politique et l'attitude de Fischer vont donner à ce match tant attendu une dimension encore supérieure...



8 commentaires:

Gin Tonic a dit…

A quand la suite ?

Tarswelder a dit…

Elle ne te plaît pas cette première partie ? Pas assez insipide ?

Gin Tonic a dit…

Ben si, justement, suis devenu accro à l'insipide !

Il m'en faut plus !

Tarswelder a dit…

Ça va arriver... bientôt !

Gin Tonic a dit…

Bon, je vais attendre...

Tarswelder a dit…

Si j'ai le temps de finir, je publie ce week-end.

Elfe a dit…

Encore un beau début de roman, aussi plaisant à lire que l'histoire des 2K. J'ai hâte de lire la suite.

Tarswelder a dit…

Le roman sera moins long.