samedi 10 mars 2012

Le soccer prend sa (petite) place en Amérique du Nord

Ce week-end débute la 17è saison de la Major League Soccer, le principal championnat nord-américain de soccer, le nom donné au football en Europe. Cette année est une nouvelle année d'expansion : une 19ème équipe intègre la ligue majeure, l'Impact de Montréal. C'est l'occasion de revenir sur l'évolution de cette ligue et sur la progression du football au nord du Rio Grande.





Un espace difficile à conquérir.

Vous le savez, le football n'est pas un sport médiatique aux Etats-Unis et au Canada. Loin derrière le football américain, le baseball, le hockey sur glace ou le basket-ball, le sport le plus populaire au monde n'a pas de place réservé dans un pays où la culture sportive s'est forgée par la création de nouveaux sports collectifs, pour certains à partir d'autres sports européens. Confronté à cet état de fait, le football n'a pas pu percer, car il ne pouvait pas symboliser une culture d'un pays d'immigrants, qui n'avait pas d'histoire.

Le fait d'armes, qui a été longtemps marquant, a été l'humiliation infligée à l'arrogante Angleterre au mondial brésilien de 1950. Le haïtien Gaëtjens inscrit l'unique but du match à l'équipe des Lions, qui se croyait encore largement supérieure au reste du monde (même à l'Uruguay c'est dire l'arrogance). Cette victoire -qui occulta aussi la place de demi-finaliste en 1930- n'eut aucun lendemain.

Dans les années 1970, la NASL (North American Soccer League) tente de percer par une politique ambitieuse, faite de recrutement de grands noms. Pelé, Beckenbauer, Cruijff, Neeskens, Hugo Sanchez, Bobby Moore, Gerd Müller ou George Best ont participer à ce championnat, dont on n'a retenu qu'une seule équipe, le Cosmos de New York. Or ces noms n'évoquent rien en Amérique. Ils sont de parfaits inconnus. Après une quinzaine d'années d'existence, la NASL est dissoute en 1984.

Et pourtant, le football a de la place à prendre. C'est un sport très populaire chez les universitaires, en particulier chez les femmes. D'ailleurs, les Américaines trustent depuis des années les podiums mondiaux et olympiques (Mia Hamm est un des symboles de ce football). De plus, la croissance de la communauté latino-américaine a ouvert un nouveau marché vers un public amateur de football. Lorsque la FIFA confie l'organisation de la Coupe du Monde 1994, elle espère enfin forcer le marché américain. Le succès relatif de la compétition (les Etats-Unis perdent 1-0 contre le Brésil en huitième de finale) pousse de nouveaux investisseurs à relancer un championnat professionnel d'importance nationale. En 1996 la Major League Soccer est créée.

Une stratégie prudente mais efficace.

Dix équipes participent à la première saison, qui est remportée par le club de Washington (D.C. United). En 1998, le nombre passe à 12 mais retombe à 10 en 2001, après la dissolution des deux franchises floridiennes de Miami et Tampa Bay. Les années suivantes sont celles de la stagnation mais avec la place de quart de finaliste au mondial asiatique, les Etats-Unis ne font plus rire bien que leurs performances en équipes nationales soient encore en pointillé. Menacée dans son existence, la MLS retrouve par ce résultat un moyen de se relancer.

L'expansion est prudente et s'étend vers l'ouest : Salt Lake City et Chivas USA (basé à Los Angeles, qu'il ne faut pas confondre avec le club mexicain de Chivas) intègrent la ligue en 2005. San José et son tremblement de terre en 2008, Seattle en 2009 et Portland en 2011 sont les nouvelles franchises de la conquête de l'ouest.

La stratégie d'expansion franchit également la frontière canadienne : Toronto en 2007, Vancouver en 2011 et Montréal cette année ont des franchises qui ont quitté l'USL (United Soccer League autre ligue professionnelle) pour la MLS. Enfin Philadelphie renforce le poids de la Mégalopolis dans la MLS depuis 2010.

Les 19 franchises de la MLS en 2012.

Cette carte, disponible sur le site officiel de la MLS, nous permet de mieux cibler l'évolution stratégique spatiale de l'expansion de la ligue. Aujourd'hui, les 16 franchises étasuniennes couvrent un marché qui correspond au 1/3 de la population américaine. Les trois grandes agglomérations canadiennes (Toronto, Montréal, Vancouver) sont aussi présentes. On peut chiffrer à environ 120 millions d'habitants le marché potentiel couvert par la MLS. Mais on voit que le centre de gravité de la ligue penche vers l'ouest : les Rocheuses et Dallas forment les 10 équipes de la conférence Est, les neuf autres (dont Houston) la conférence Ouest. En NBA et en NHL, le Mississippi et les Appalaches forment la frontière entre les deux conférences.

Comme je l'ai écrit plus haut, la MLS s'appuie sur quelques éléments clés pour élargir son audience :
- la Mégalopolis, qui s'étend de Boston à Washington, est présente. Son marché est de 50 millions d'habitants et compte 4 équipes (Revolutions de New England, New York Red Bulls, D.C. United, Philadelphie Union).
- l'importance de la communauté hispanophone (deuxième du pays) est un facteur important de localisation. La Floride a accueilli deux franchises mais là-bas ce sont davantage les Cubains (amateurs de baseball) que des Mexicains et méso-américains. Leur échec est donc explicables. Par contre, le Texas et la Californie (deux des Etats les plus peuplés aussi) ont une communauté hispanique importante. Le football peut s'implanter plus facilement autour des grandes métropoles : Dallas (F.C.), Houston (Dynamo, nom assez amusant), Los Angeles (avec le Galaxy et Chivas) et San José (en Californie du Nord, couvrant San Francisco).
- l'expansion vers d'autres territoires dynamiques. La côte nord-ouest accueille aussi des populations qui sont ouvertes au football (Asie). La création de trois franchises en 2 ans n'est donc pas anodine, tout comme la présence de communautés très largement ouvertes au football comme à Montréal et Toronto (italiens notamment), malgré l'ultra-domination du hockey au Canada.

En conclusion, on peut affirmer que le soccer est un sport de minorités mais qui n'attire pas les Noirs américains, mais qui attire les Antillais et les Caribéens. Là où ces minorités sont peu présentes, il n'y a pas de franchises (rien dans le Sud-Est et le poids du Nord-Est est bien inférieur par rapport aux quatre grandes ligues professionnelles).

La MLS devrait prochainement intégrer une vingtième équipe. Où se situera-t-elle ? Des projets à Baltimore, Detroit, Las Vegas, l'apparition d'une autre franchise new-yorkaise ou Sacramento sont des options tout à fait envisageables.

Si l'expansion géographique est une réalité, la MLS fait preuve de réalisme et de lucidité. Jamais le football ne rivalisera avec le football local ni le baseball. L'existence de la ligue devant être assurée, celle-ci n'investit pas massivement dans des projets pharaoniques. Ainsi, les stades de la MLS oscille entre 10 000 (à San José où un stade de 18 000 places est en cours de construction) et 38 000 (à Seattle, qui est le stade des Seahawks mais dont la configuration soccer réduit de 40% la capacité d'accueil). La moyenne du stade tourne autour de 20 000. C'est très modeste par rapport aux stades de football américain mais les enceintes se remplissent mieux et surtout s'adaptent à la modestie du marché, comme je l'ai indiqué.


La MLS. Un mixage du modèle américain et des ligues européennes.

On a longtemps évoqué comme argument de l'échec du soccer aux Etats-Unis la division du match en deux mi-temps seulement. La FIFA étant intransigeante, la MLS n'a pas essayé d'aménager ce point. Pour le reste, pour son fonctionnement, elle a mêlé les exigences d'une ligue fermée à celle d'un sport qui fonctionne à l'européenne.

Le système des conférences caractérise le sport nord-américain. Les 19 équipes disputeront 34 matchs. Les équipes de l'Ouest joueront 3 fois contre leurs 8 autres adversaires et un match contre chaque équipe de l'Est. Les équipes de l'Est joueront un match contre les 9 équipes de l'Ouest, 2 contre deux des 9 autres équipes de l'Est et 3 matchs contre les 7 franchises de l'Est restantes.

Le système de qualification mixe les modèles internationaux et américains bien que le format pour 2012 ait changé :

- Les trois premiers de chaque conférence sont qualifiés pour les playoffs. Les quatrième et cinquième disputeront un match de barrage pour rejoindre les trois autres demi-finalistes. C'est le même modèle que suit la MLB dès cette année.
- Les équipes s'affrontent en match aller et retour, avec le retour sur le terrain du mieux classé, même lors de la finale (la MLS Cup). Par contre, la règle qui favorise l'équipe qui marque le plus de buts à l'extérieur, en cas d'égalité, n'est pas appliquée. On dispute les prolongations puis les tirs au but. C'est l'application des systèmes éliminatoires pour les compétitions continentales.
- Il existe un système de draft. Ce système est fondamental pour la survie de la MLS car la ligue compte sur la formation et les jeunes pour s'implanter durablement dans le paysage sportif nord-américain. La bonne figuration de l'équipe américaine à la Coupe du Monde 2010 atteste de ce succès.
- Il existe un plafond salarial. La MLS n'a pas les moyens financiers de rivaliser avec les autres sports collectifs. Son plafond est donc particulièrement important même s'il existe l'"exception Beckham" qui permet à une franchise de recruter un joueur avec un contrat qui le ferait dépasser le plafond (c'est plus compliqué mais je simplie).
-L'influence européenne se retrouve même dans les noms des franchises : le Real Salt Lake City a tiré son nom de l'équipe madrilène, avec qui elle a disputé quelques matchs en 2005. Le D.C. United, le Dallas F.C. portent des noms qui ne caractérisent pas les franchises américaines, avides de surnoms et d'appellations animales, locales ou historiques.

La MLS et le reste du monde. L'Amérique ?

Quel est le niveau de la MLS ? Selon les experts nord-américains, il se situerait vers la deuxième moitié des championnats européens du niveau de la France, où le niveau est plus homogène qu'en Espagne ou en Angleterre. Les clubs MLS ont du mal à rivaliser avec les puissances européennes, même quand celles-ci sont en tournée de reprise en juillet. Au niveau continental, la MLS est toujours concurrencée par le Mexique.

La MLS reste néanmoins une opportunité intéressante pour des joueurs du continent américain de mener une carrière sans cirer éternellement le banc des formations européennes. A ses débuts, la ligue a accueilli quelques grands noms du football sud-américain comme le Colombien Carlos Valderrama, les Boliviens Marco Etcheverry ou Jaime Moreno (meilleur buteur de l'histoire de la MLS avec 144 buts). Les Jamaïcains sont aussi très présents.

Pour les Européens, la MLS offre deux possibilités : pour les "stars" dont on ne veut plus à cause de l'âge, c'est encore l'occasion de soutirer quelques dollars comme David Beckham, Thierry Henry ou Robbie Keane. Youri Djorkaeff a été le premier français à rejoindre la MLS, en jouant pour les Metro Stars de New York (devenus Red Bulls). La MLS est aussi l'occasion pour d'autres de mener une carrière qui n'avait pas d'horizon en Europe. C'est le cas de Sébastien Le Toux : formé à Rennes, il joue ensuite à Lorient et choisit de partir en Amérique en 2007. Débarqué à Seattle, il rejoint Philadelphie où il connaît un grand succès (All-Star, meilleur joueur en septembre 2011). Il est échangé aux Whitecaps de Vancouver avant la saison 2012 et deviendra peut-être international américain, puisqu'il est éligible à la sélection cinquantaine étoilée.

Sébastien Le Toux. Arrière droit de formation, le Normand lance sa carrière aux Etats-Unis où il devient un des attaquants vedettes de la MLS. En 2011, il a inscrit 11 buts et donné 9 passes décisives avec l'Union de Philadelphie.

L'Amérique sera-t-elle la nouvelle Amérique pour les "manchots" ? Non de manière incontestable. Mais c'est un marché relativement dynamique, qui s'appuie aussi sur une évolution sociale et démographique, atout principal à la consolidation de la MLS. La transformation et la reconnaissance sont en bonne voie : la meilleure façon de l'observer est de voir comment, sur les pages des journaux et des sites internet, le mot soccer apparaît plus lisiblement. Qu'il soit européen, sud-américain ou nord-américain. Le site soccernet est relié au puissant média sportif ESPN. C'est dire.







8 commentaires:

Gin Tonic a dit…

Tars est devenu fou !!
Un article sur le soccer....
Je le lirais demain.

Tarswelder a dit…

Tout est possible même si je ne parle pas technique !

Gin Tonic a dit…

Le soccer peut se faire une bonne petite place aux USA.

Tarswelder a dit…

Je pense qu'il fera sa place mais on ne sera pas dans des schémas spécifiques aux sports US, dans le fonctionnement des ligues. On n'ira pas au-delà de 20, sauf à créer une deuxième division et à absorber d'autres ligues comme l'USL d'où viennent la plupart des dernières franchises d'expansion (notamment les trois canadiennes, Seattle et Portland).

Gin Tonic a dit…

Sans aller jusqu'à créer une deuxième division, on peut avoir un championnat avec 20 franchises qui soit viable au niveau économique et intéressant sur le plan sportif.

Unknown a dit…

Article très intéressant. Merci Tars !

Tarswelder a dit…

La MLS cherche une 20è franchise pour arrondir le compte. La viabilité économique passe par une certaine lisibilité. Ce qu'il y a d'intéressant c'est la volonté de formation des joueurs au travers du système de la draft, ensuite la limitation de la masse salariale qui évitera de mettre en danger beaucoup de franchises.

Je ne dis pas que tout va bien en MLS mais l'expansion est un bon signe.

Gin Tonic a dit…

Je pense qu'il y la place, notamment au plan économique, pour un championnat de bonne tenue.