jeudi 16 février 2012

Sultan Khan, l'illettré génial

Les joueurs qui ont traversé l'histoire des échecs comme des comètes sont nombreux. Leur destin s'est souvent brisé. Mais la trajectoire de Mir Malik Sultan Khan est absolument incroyable. Ce serviteur illettré a été pendant quatre ans un phénomène des Echecs, au début des années 1930.






Du Chaturanga aux jeu occidental.

Mir Malik Sultan Khan est né en 1905 dans la province du Penjab (à Mithka Tawana), actuellement au Pakistan. On sait très peu de choses de lui. Il est certainement issu d'une famille indienne très pauvre, il ne suit pas d'éducation scolaire et il est illettré, selon les joueurs qui l'ont approché (Il ne notait jamais ses parties). Son père lui apprend à jouer aux échecs indiens (le Chaturanga) vers l'âge de neuf ans.

On ignore comment il se met au service de son maître, le colonel de l'armée britannique Sir Umar Hayat Khan mais quand celui-ci arrive en Angleterre à la fin de l'année 1928, Sultan Khan l'accompagne. C'est à ce moment que l'indien apprend les règles occidentales : le roque, la poussée du pion de deux cases... Lorsqu'il débarque dans les cercles anglais, Sultan Khan impressionne ses adversaires (il gagne son premier tournoi avec 2 points d'avance sur le second) mais lorsqu'il participe à son premier tournoi sérieux en 1929, il subit un revers, en raison de sa méconnaissance théorique. Par contre, il impressionne ses contemporains par sa maîtrise des fins de partie et ses qualités de manœuvrier.



La terreur des meilleurs.

Aidé par deux des meilleurs maîtres anglais, William Winter et Frederick Yates, Sultan Khan rattrape son retard dans la connaissance des ouvertures. Mais il aura toujours sa façon à lui de traiter certaines positions. Mais aussi, l'Indien souffre du climat britannique qu'il n'apprécie pas du tout. Des douleurs diverses, la malaria aussi, l'affligèrent pendant son séjour en Europe. On le vit souvent porter des bandages au cou.

En 1930, il remporte le championnat d'Angleterre et ses résultats sont excellents : il termine deuxième derrière Tartakover à Liège, quatrième à Scarbourough et surtout, il prend la troisième place au tournoi de fin d'année à Hastings. Il accroche à son tableau l'ancien champion du monde Capablanca, ni plus, ni moins. C'est lui qui prive le Cubain d'une victoire finale lorsqu'il le bat puis il perd contre Max Euwe, parce qu'il ignorait qu'on pouvait proposer la nullité. Le Néerlandais finit par remporter le tournoi.

Toujours en 1930, Sultan Khan est au premier échiquier de l'équipe d'Angleterre, où il marque 11 points en 17 parties (9 victoires, 4 nulles et 4 défaites).

En 1931, Sultan Khan -après être retourné en Inde- prend sa revanche contre Tartakover et le bat dans un match en 12 parties en s'imposant avec les noirs dans la dernière (4 victoires, 5 nulles, 3 défaites). La même année, il reste champion d'Angleterre et il brille au premier échiquier aux Olympiades de Prague : il marque 11,5 points en 17 parties avec des victoires contre des champions prestigieux comme Rubinstein, Flohr et des parties annulées contre le champion du monde, Alexandre Alekhine, et le vice-champion, Efim Bogolioubov.

Sultan Khan, à droite, contre le grand-maître franco-polonais Xavier Tartakover, lors de leur match disputé en 1931.


1932 le voit s'approcher encore plus près de l'élite : il remporte le championnat britannique, puis un petit tournoi à Cambridge ; il partage la troisième place au grand tournoi de Londres, gagné par Alekhine, termine quatrième à Berne (encore une victoire d'Alekhine). La seule déception vient de sa courte défaite dans un match contre l'étoile montante tchèque Salo Flohr.

Le retour au pays

L'année 1933 le voit à nouveau participer aux Olympiades, à Folkestone. Son score est moins bon : il ne marque que 7 points en 14 parties. A la fin de la compétition, Sir Umar invite les membres de l'équipe américaine à dîner avec lui. Le grand-maître Reuben Fine exprima un sentiment curieux de voir un autre grand-maître le servir !

A la fin de l'année, Sir Umar Uyat repart en Inde avec son serviteur. On connaît de lui match gagné en 1935 (9 victoires et une nulle) avant que Sultan Khan ne disparaisse de la circulation après quatre années d'une courte carrière occidentale.

En 1944, Sir Umar meurt et lègue à Sultan Khan un petit terrain qui lui permet de cultiver alors que sa famille le délaisse. En 1966, à l'âge de 61 ans, Sultan Khan meurt au Pakistan de la tuberculose.

Des légendes tournent autour de Sultan Khan :

Umar Uyat aurait interdit à Sultan Khan de rejouer aux échecs à son retour en Inde.
Dans un village du Cachemire, un joueur aurait qualifié les parties du championnat du monde 1951 entre Botvinnik et Bronstein de "jouées par de faibles joueurs". Était-ce lui ?

Le style.

Le Chaturanga est un jeu lent, très lent même. La stratégie et l'anticipation sont donc des éléments clés du jeu. Sultan Khan a démontré ses qualités dans ce domaine alors que sur le plan tactique, il était parfois plus fragile. Redoutable en finale, il était par contre beaucoup plus faible dans les ouvertures comme je l'ai mentionné. Il reste néanmoins un formidable joueur d'intuition qui était capable de battre n'importe qui.

A ce titre, un autre grand joueur indien ,à ses débuts, rappelait l'héritage de Sultan Khan parce qu'il faisait énormément confiance à son intuition : Viswanathan Anand, l'actuel champion du monde.

Et voici une partie où Sultan Khan surclasse le maître de la technique, José Raul Capablanca.



5 commentaires:

Gin Tonic a dit…

Pas cool, une partie ou Capablanca se fait rouster...
Etonnant le parcours de ce joueur.

Tarswelder a dit…

Une partie où Capablanca se fait rouster comme tu dis est très rare. C'est dire si le joueur avait du talent.

Gin Tonic a dit…

Oui, un sacré talent en effet.

Tarswelder a dit…

Dommage qu'il n'ait pas pu jouer plus longtemps mais c'était une vraie attraction.

timothee a dit…

Cette intéressante biographie m'a fait pensé à bien des égards au champion du monde Centovich de la nouvelle de Stephan Zweig, le joueur d'échecs. Centovich est lui aussi illettré, autodidacte et est présenté au départ à un petit cercle de club. Je gage que Sultan Khan a inspiré Zweig.