mardi 28 février 2012

Linarès : le Wimbledon des Echecs.

Pour les amateurs du noble jeu, la fin du mois de février était très attendue dans les années 1990. Elle correspondait au début du grand tournoi de Linarès, le plus relevé du plateau échiquéen mondial. Depuis deux ans, celui qu'on surnommait le "Wimbledon des échecs" n'a pas eu lieu. Je vous propose de faire un retour historique sur ce tournoi, qui a longtemps été le terrain de chasse favori de Garri Kasparov.





D'un tournoi de maîtres au plus prestigieux du monde (1978-1988)


Le Torneo Internacional de Ajedrez Ciudad de Linares est né dans l'esprit d'un homme, Luis Rentero. Ce bouillant andalou détenait une chaîne de supermarchés puis plus tard des hôtels. Il revendit ses magasins et consacra une partie de sa fortune à organiser un tournoi d'échecs.

A la fin des années 1970, l'Espagne se réveilla du franquisme. Il en a été de même pour les échecs. Le pays ne comptait pas de grand-maître même s'il joua un rôle majeur dans l'histoire du noble jeu. Dans la cité andalouse de Linarès, Rentero décida d'organiser un tournoi qui opposa 6 Espagnols à 4 étrangers. Il était possible d'obtenir la précieuse norme qui permettait d'obtenir le titre de maître international. Le vainqueur fut le Suédois Jaan Eslon.


Luis Rentero. Ce millionnaire a été l'âme du tournoi de Linarès. Grand amateur des échecs, il est un des plus importants personnages du monde des 64 cases dans les années 1990.



L'année suivante, Rentero voulut donner une autre dimension à ce tournoi. L'Américain Larry Christiansen, ancien champion des Etats-Unis, et surtout Victor Kortchnoi, le vice-champion du monde à l'époque, étaient les premiers hôtes de marque du tournoi. Christiansen s'imposa.

Mais le plus gros coup a été réalisé deux ans plus tard, à l'occasion de la troisième édition. Anatoli Karpov, le champion du monde, était présent et remporta le tournoi devant Christiansen. Un autre champion du monde était aussi convié : Boris Spassky. La réputation et surtout les prix offerts par Rentero attiraient les champions. Ainsi, Bent Larsen, Lajos Portisch, Zoltan Ribli, Ljubomir Ljubojevic ou Svetozar Gligoric ont suivi Karpov. Mais Kortchnoi n'y était pas, lui qui était boycotté par les autorités soviétiques.



La quatrième édition se tint en 1983. Elle fut marquée par toute une série d'événements imprévisibles : d'abord la neige qui s'abattit sur le sud de l'Espagne et le froid qui gela l'hôtel où se déroulait le tournoi. Ensuite le retrait de Ljubojevic qui protesta contre le remplacement de l'ancien champion du monde Mikhaïl Tal par le grand-maître Efim Geller. Enfin la dernière grande victoire en carrière de Boris Spassky, devant Anatoli Karpov, dans une édition ponctuée par les courtes nulles et la frilosité -au propre comme au figuré donc- des joueurs.

Les éditions du "Ciudad" se déroulaient les années impaires et en 1985, Karpov n'était pas présent car son match marathon contre Kasparov venait tout juste d'être arrêté. Ljubojevic le Yougoslave et Hübner l'Oues-allemand en profitèrent pour s'imposer. La personnalité de Rentero dépassa le cadre de l'organisation d'un tournoi international. Il fit énormément pour la médiatisation du jeu d'échecs et des compétitions. Il soutient l'organisation du championnat du monde 1987 à Séville mais auparavant, c'est lui et Linarès qui accueillent la finale des candidats entre les Soviétiques Karpov et Sokolov. L'ancien champion du monde ne fit qu'une bouchée de l'étudiant en littérature (4 victoires et 7 nulles).

A partir de 1988, Rentero décida d'organiser le tournoi chaque année. Alors que janvier est celui de Wijk aan Zee, février sera celui de Linarès. La 6è édition est survolée par le Néerlandais Jan Timman (8,5/11 soit 1,5 point d'avance sur son poursuivant), qui s'affirme comme le numéro 3 mondial derrière les intouchables K.

1989-1997. Le plus grand tournoi du monde.


Rentero n'hésite pas non plus à attirer la polémique pour qu'on fasse parler de son tournoi. En 1989, il réunit Karpov et Kortchnoi. Certes, le boycott lancé par les Soviétiques est levé depuis des années, mais Kortchnoi proteste contre la présence comme arbitre d'un personnage important dans les échecs soviétiques : Victor Batourinsky. Vice-président et responsable réel de la fédération soviétique, il est accusé par Kortchnoi d'être celui qui avait pris en otage sa famille et d'avoir ordonné l'exécution d'officiers et de soldats soviétiques durant les purges staliniennes, comme procureur militaire. Devant le refus de Rentero de renvoyer Batourinsky, Kortchnoi se retira.

La première ronde fut retardé d'une heure et demie et comme autre sensation, on vit la défaite de Karpov contre l'Anglais Nigel Short. Mais la victoire revint à un autre Soviétique, âgé de 20 ans, Vassili Ivanchuk qui étonna par ses choix imprévisibles de ses ouvertures.

L'année 1990 vit elle une première : la participation de Garri Kasparov. Nanti du record historique de 2800 Elo, le champion du monde débarqua dans l'arène de Rentero et remporta difficilement le tournoi devant Boris Gelfand, un autre prodige de l'école soviétique.

La 9è édition de 1991 est devenue historique. Pour la première fois, un joueur battit Kasparov et Karpov dans un même tournoi : c'est encore Ivanchuk, qui s'imposa à la fin, devant Kasparov pendant que Karpov échoua au milieu de tableau, en ayant perdu 4 parties. 

Le classement du 9è tournoi de Linarès. Pour la première fois, Kasparov et Karpov sont battus par un même joueur dans un même tournoi : Vassili Ivanchuk. Anand a fait de même quelques mois plus tard à Tilburg.


Cette édition marque une rupture dans l'histoire du tournoi. C'est à ce moment que le surnom de "Wimbledon des échecs" lui colla. Il est vrai qu'y participer était une marque de prestige. Les prix étaient modestes mais Rentero offrait des cachets élevés aux joueurs, qui se devaient en retour de donner le meilleur d'eux-mêmes en se battant jusqu'au bout. Car dans la ville où Manolete reçut les coups mortels du taureau Islero (en 1947), il faut jouer jusqu'au roi dénudé. Et quand un joueur ne respecte pas la volonté du seigneur Rentero, il n'est tout simplement plus invité (Spassky par exemple a été écarté pour ses trop nombreuses courtes nulles). C'est pourquoi, certains joueurs, qui n'étaient plus dans les tous meilleurs mondiaux, ont continué d'être invité comme Ljubojevic (en même temps il habitait la région). Dans le même temps, Rentero refusait d'inviter un Espagnol parce qu'il est espagnol. Pour lui, les meilleurs devaient participer et il se brouilla fréquemment avec la fédération ibérique.

Les années qui suivent sont dominées par Kasparov, dont la préparation et la combativité surclassent ses adversaires. Il est large vainqueur en 1992 et 1993. Toujours en 1992, Linarès accueille les demi-finales du cycle des candidats au championnat du monde. Une autre légende mord la poussière dans la cité andalouse : Anatoli Karpov perd contre Nigel Short.

Vassili Ivanchuk en 1991. Âgé de 22 ans, il créa la sensation en battant les deux K dans le même tournoi. Par trois fois il s'imposa à Linarès (1989-1991-1995). Ces victoires ont forgé son immense palmarès malgré une fragilité nerveuse qui l'empêcha de devenir champion du monde.


Ce même Karpov a quand même gardé un excellent souvenir de Linarès : en 1994, il établit le record de l'épreuve avec 11 points marqués sur 13 parties (9 victoires et 4 nulles). Kasparov, qui doit s'incliner contre le Français Joël Lautier et contre son élève Vladimir Kramnik, est relégué à 2,5 points ! Cette même année, un incident marque l'épreuve : opposé à Judit Polgar -la jeune prodige hongroise-, Kasparov joue son cavalier, le pose sur une case mais, s'apercevant qu'il perd, reprend la pièce et la place sur une autre case. A-t-il lâché la pièce comme on l'accuse ? Judit Polgar explique qu'elle n'a pas osé réclamer l'application de la règle : quand on lâche la pièce, le coup est joué.

Rentero continue d'être un organisateur omniprésent puisqu'il accueille les demi-finales du cycle dissident de la PCA en 1994. L'année suivante, Kasparov est absent mais Karpov ne remporte pas une troisième victoire : au contraire, c'est Ivanchuk qui la glane de manière impressionnante. Mais en 1996, il n'y a pas d'édition car Rentero organise le championnat du monde entre Susan Polgar et Xie Jun que la Hongroise remporte aisément.

L'édition 1997 est la dernière dans laquelle on organise un toutes rondes. Kasparov y est encore souverain et remporte sa quatrième victoire : il bat ses cinq poursuivants au classement.

1998-2010. Changement de formule et déclin progressif.


En 1998, Rentero décide de réduire le nombre de participants mais de les confronter en parties aller-retour où chaque joueur affrontera ses adversaires avec les blancs et les noirs. Souvent malheureux dans ce tournoi, Vishy Anand remporte le tournoi avec 7,5/12. Garri Kasparov, peu en forme, n'arrive à remporter qu'une seule partie -contre Anand- et annule les 11 autres. Furieux, Rentero va jusqu'à infliger une amende à Kasparov pour non-combativité.

Depuis 1994, Rentero organise aussi quelques semaines avant le tournoi, un open à son hôtel, l'Anibal (Hannibal a résidé quelques temps à Linarès lorsqu'il mena la guerre en Espagne contre les Romains). Des jeunes champions s'y sont imposés comme Peter Svidler (5 fois champion de Russie). D'autres tournois ont fréquemment lieu même s'ils sont de moindre importance. Mais Rentero est toujours le maître. Entre 2001 et 2003, un tournoi pour aveugles réunit les meilleurs joueurs non-voyants : le Russe Krylov remporte les trois éditions.

Revenons au lancinant palmarès de Linarès. Malmené en 1998, Kasparov s'impose une nouvelle fois en 1999 (7 victoires et 7 nulles) et en 2000, bien qu'il doive partager la première place avec Vladimir Kramnik -qui le dépossèdera son titre quelques mois plus tard-.

L'édition 2001 réunit pour une dernière fois en tournoi officiel Karpov et Kasparov. Le second, bien qu'il ait perdu son titre, est intouchable : avec 7,5 points sur 10, il devance ses 5 autres concurrents de 3 points, qui terminent tous à égalité. En 2002, l'Ogre de Bakou s'impose pour la septième fois. L'année suivante, il est devancé par Peter Leko et Vladimir Kramnik. A la fin du tournoi, Kasparov provoque un scandale lorsqu'il proteste avec véhémence contre l'attribution du prix de beauté à la partie qu'il a perdue contre Teïmour Radjabov : avec raison, il considère que les juges ont davantage retenu la performance que le contenu de la partie.

La dernière partie officielle en tournoi entre Anatoli Karpov et Garri Kasparov, en 2001. Kasparov fit de ce tournoi sa propriété mais Karpov remporta la plus belle des victoires en 1994. Mais Kasparov s'imposa 3 fois et annula à 3 reprises lors de leur confrontation dans la cité andalouse.


L'édition 2004 échappe aussi à Kasparov, au profit de Kramnik. Comme épisode marquant, on assiste à la poignée de mains entre Kasparov et Shirov1 .Le tournoi de Linarès, qui est de plus en plus concurrencé par le Corus de Wijk aan Zee dans la qualité de son plateau, est pratiquement le seul objectif régulier du numéro un mondial, qui joue de moins en moins. Pour autant, il est particulièrement motivé pour l'édition 2005. Malgré ses 42 ans, il brille de mille feux et remporte des victoires spectaculaires, avec les pièces noires en particulier. Certes il perd lamentablement (car il a mal joué) à la dernière ronde contre le Bulgare Topalov -qui lui succèdera au sommet du classement mondial- mais Kasparov était déjà assuré de la victoire finale. Sans doute pensait-il aussi à ce qu'il allait déclarer au terme du tournoi : le 21 mars 2005, il annonce son retrait de la compétition.

Sans Kasparov, le monde des échecs se cherche un nouveau leader charismatique et Linarès perd aussi de son poids, même si les invités sont toujours prestigieux. Mais surtout c'est son directeur que la compétition perd aussi. En 2002, Rentero est victime d'un grave accident de la circulation. Il s'éloigne progressivement de l'organisation du tournoi. Ainsi, celui qui fustigeait les joueurs peu combatifs se retira et certains joueurs en profitèrent pour faire primer leur instinct de survie sur leur volonté de gagner.

Le retrait de Rentero fut suivi par la prise en charge par la mairie de Linarès de l'organisation du tournoi. Celui-ci coutant cher (on l'estima à 400 000 euros en 2004), la municipalité chercha des moyens pour le financer. Elle trouva un accord avec ... la ville mexicaine de Morelia. Celle-ci accueille la première moitié du tournoi, Linarès la seconde. En 2006, Levon Aronian inscrit une première fois son nom au palmarès d'un tournoi dont l'évolution allait vers l'ouverture à de nouveaux horizons, mais qui accentuait la fatigue des joueurs. En 2007, un petit nouveau entre dans l'arène : Magnus Carlsen. Il est l'attraction du tournoi même s'il ne gagne pas car il perd ses deux parties contre le vainqueur Anand. Carlsen échoue de peu en 2008 (Anand l'emporte encore) et en 2009 où Ivanchuk et Grischuk le devancent. Réduit à 6 joueurs en 2010 -et 10 rondes-, le tournoi se joue sans le Norvégien tandis que Veselin Topalov s'impose dans la 27ème et dernière édition.

Depuis 2010, le tournoi n'a pas eu lieu. La crise économique a eu raison des finances de la mairie et les sponsors n'ont pas répondu présent. On a évoqué un moment la délocalisation partielle du tournoi dans le Golfe Persique mais rien ne s'est concrétisé. Autrefois temple du jeu d'échecs, Linarès a disparu de la circulation comme beaucoup de tournois et rien ne semble annoncer un retour proche (surtout avec la situation économique actuelle de l'Espagne). Il reste que le Ciudad a laissé quelques grands moments dans l'histoire du jeu.



Note 1.En 2000, Kasparov affronta Kramnik en match alors que Shirov s'était légitimement qualifié pour l'affronter. Celui-ci accusa Kasparov d'avoir trahi ses engagements et d'avoir perdu sciemment le match. En réponse, Kasparov déclara qu'il ne lui serrerait plus la main.

3 commentaires:

Gin Tonic a dit…

Toujours intéressant ce type d'historique.

Tarswelder a dit…

Le début des années 1990 était vraiment sympa avec Kasparov et Karpov qui écrasaient tout mais où la concurrence était de plus en plus rude. C'est là qu'on s'aperçoit qu'ils étaient vraiment une classe au-dessus.

Gin Tonic a dit…

C'est sur qu'ils étaient au dessus.