vendredi 13 janvier 2012

Tata Steel de Wijk aan Zee. Le classique des Echecs.

A partir du samedi 14 janvier 2011 et jusqu'au dimanche 29, les meilleurs joueurs du monde sont présents dans un des tournois, si ce n'est LE tournoi de l'année, le Tata Steel à Wijk aan Zee. Je vous propose de revenir sur cette compétition et de présenter l'ensemble du festival.









Un "vieux classique" qui a la forme.


Le Tata Steel est la suite d'une longue tradition de tournois qui se déroulent chaque année sur la côte néerlandaise depuis 1938. De cette date à 1968, le tournoi se disputait à Beverwijk avant de se déplacer à Wijk aan Zee, petite commune de 2500 habitants, qui fait partie de l'agglomération de Beverwijk.


Ce tournoi est né en 1938 en surfant sur la popularisation du jeu d'échecs aux Pays-Bas dans les années 1930. Le petit Etat a accueilli trois championnats du monde (1929,1935 et 1937), dont ceux que Max Euwe -la légende des échecs aux Pays-Bas- a disputé contre Alexandre Alekhine (victoire en 1935 et défaite en 1937). Cette épreuve était d'abord un petit tournoi qui opposait les joueurs néerlandais et même belges. Une seule fois depuis 1938 l'édition n'a pas eu lieu, c'était en 1945.


C'est à partir de 1946 que le tournoi prend de l'amplitude lorsqu'il devient celui de l'acier. La firme sidérurgique Hoogovens finance le tournoi qui s'internationalise dans les années 1950. La participation de deux Soviétiques, Tigran Petrossian -champion du monde en 1963- et Salo Flohr en 1960 donne une autre dimension à l'épreuve qui s'inscrit dans le calendrier des grands tournois de l'année. Mais c'est en 1963 que le nombre de participants augmente et abandonne la dizaine. Selon les années, ils sont entre 14 (formule actuelle) et 18 (dans les années 1960).


Tous les champions du monde d'après-guerre l'ont emporté au moins une fois, sauf Vassily Smyslov et Bobby Fischer (qui n'y a jamais participé). Avec 5 victoires, Viswanathan Anand l'actuel champion du monde, détient le record de succès. Garry Kasparov totalise 3 victoires ... en 3 participations (1999 à 2001).


La participation du champion du monde russe a incontestablement donné une dimension supérieure au tournoi, rebaptisé Corus Steel avec la réorganisation du groupe anglo-hollandais. De fort tournoi, dans une catégorie légèrement inférieure à celui de Linarès, il est devenu le tournoi de l'année, surtout depuis que celui d'Andalousie a décliné puis disparu depuis 2009. C'est l'incontournable rendez-vous du début de l'année.


En 2010, la firme Corus est rachetée par le géant indien Tata (l'Inde est une puissance dans la sidérurgie avec aussi Mittal Steel). Dans ce pays où les joueurs d'échecs sont des stars, la firme indienne conserve le sponsoring (qui existait déjà. De nombreux joueurs indiens participaient aux différents tournois) mais le tournoi est renommé Tata Steel.


Des anecdotes sont nombreuses. En 1999, Kasparov joue contre Veselin Topalov sa plus belle partie selon lui. En 2007, Topalov et Vladimir Kramnik se retrouve après leur détestable championnat du monde : ils ne se serrent pas la main mais Topalov exécute un sacrifice osé et bat Kramnik. En 2008, un incident oppose un autre bulgare -Ivan Cheparinov- à l'Anglais Nigel Short : le premier refuse de serrer la main du second car il n'a pas accepté que Short accuse Topalov de tricherie.


Celui qui fait exploser les records de précocité est le Norvégien Magnus Carlsen : à 13 ans en 2004, il remporte le tournoi C, à 15 ans le B et à 17 le A en 2008.






Trois tournois et des opens.


Le Tata Steel n'est pas un tournoi comme les autres. C'est un festival qui comprend trois tournois fermés et un open. Comme d'habitude, le niveau du A est très relevé. Avec une moyenne Elo à 2751, il bat le record de l'année dernière. Les trois tournois se disputent en 13 rondes avec 14 joueurs.


Double vainqueur déjà, le numéro un mondial, Magnus Carlsen est largement favori. Nanti de son classement à 2835, il établit la meilleure performance mondiale derrière Garri Kasparov (2851). Il vient aux Pays-Bas pour se rapprocher un peu plus de son ancien entraîneur.


Magnus Carlsen, le numéro un mondial et grand favori de l'épreuve (photo, site officiel du tournoi).




L'écart de classement entre Carlsen et les autres joueurs est impressionnant même si l'écart entre le mieux classé et le moins classé n'est pas excessif (140 points). Mais on déplorera l'absence du champion du monde Anand, qui prépare son championnat du monde contre Boris Gelfand, et de Vladimir Kramnik qui n'a pas été invité. Il reste néanmoins le numéro 2 mondial Levon Aronian (Arménie). Il est le principal rival de Carlsen avec Sergeï Kariakin (Russie) et ... Veselin Topalov qui dispute son premier très fort tournoi après une année sabbatique. L'ancien champion du monde, toujours bien préparé, est capable du meilleur comme du pire.


Les autres candidats suscitent plus d'interrogations. D'abord le vainqueur sortant, l'Américain Hikaru Nakamura, qui sort de trois tournois contrastés dont le dernier à Reggio Emilia qu'il a terminé 2è avec 3 défaites en fin de parcours. On dira la même chose du génial Vassili Ivanchouk, dont l'inconstance est le maître mot. Teïmour Radjabov (5è mondial) a ses chances mais il doit parvenir à se sublimer encore, comme son compatriote d'Azerbaïdjan Vugar Gashimov.


De Boris Gelfand, on n'attendra pas grand-chose, d'autant plus que son classement le laisse en outsider et qu'il pensera aussi à son match contre Anand en mai à Moscou. On ne le verra sans doute pas utiliser son répertoire préparé contre l'Indien. Par contre, d'Anish Giri un des joueurs locaux, on attend un petit exploit : l'an passé, il avait infligé une défaite rapide à Carlsen qui était hors-sujet ce jour-là. Et il vient de remporter le Reggio Emilia, en profitant de l'effondrement de Nakamura et Ivanchouk. A 17 ans, Giri sera-t-il la sensation du tournoi ? En tout cas, il a une bonne chance de gagner beaucoup dans ce tournoi.


Enfin les autres n'ont pas de réelles chances à mon avis : l'Italien Caruana fera le spectacle, Gata Kamsky est un habitué, le tchèque Navara a remporté le B l'an passé et Loek Van Wely revient après un an de semi-retraite : avec 2694, il est le plus petit Elo du tournoi.


Le 'B' est très relevé (2603 Elo). On y verra le champion d'Europe, le russe Potkin, la vieille gloire hollandaise Jan Timman (meilleur joueur d'Europe de l'Ouest dans les années 1980) et ... des femmes, trois exactement : Kateryna Lahno (Ukraine, 5è joueuse mondiale), Harika Dronavalli (Inde) et Viktorja Cmilyte (Lituanie) championne d'Europe.


Viktorya Cmylite, la championne d'Europe et compagne du grand-maître Alexeï Shirov qui ne participe pas au tournoi cette année.




Le 'C' permet à de jeunes espoirs néerlandais de s'aguerrir et de réaliser des normes de maître et de grand-maître international : cinq joueurs ont moins de 2400 points Elo. On retrouve aussi des femmes : l'Arménienne Elina Danielan qui vit aux Pays-Bas, l'Indienne Tanya Sachdev et les jeunes hollandaises Lisa Schut et Anne Haast. Enfin, un ancien du circuit revient à la compétition depuis quelques mois : Matthew Sadler, qui avait disparu des radars depuis une décennie. L'Anglais a une mère française, il vit aux Pays-Bas et est facilement trilingue.


A gauche, Tanya Sachdev (Inde), à droite Kateryna Lahno (Ukraine) lors de l'édition 2011. Elles ne joueront pas cette année dans le même groupe mais persuaderont-elles leurs adversaires masculins de la qualité de leur jeu ?



A côté de ces tournois fermés, quatre tournois sont organisés : un en parties rapides, trois en parties à cadence longue, deux sur trois jours, un sur neuf, dont les droits d'entrée sont particulièrement raisonnables (entre 15 et 35€ l'inscription).


Et les Français ?


Si je parle de Sadler c'est qu'on ne retrouve aucun Français dans les 42 participants des tournois fermés. Ils étaient trois l'an passé : Maxime Vachier-Lagrave dans le 'A' avait fait bonne impression (5ème ex-aequo avec Kramnik) et Vladislav Tkachiev et Laurent Fressinet dans le 'B'  (7è et 10è respectivement). On se raccrochera aussi comme on peut lorsqu'on sait que Katherina Lahno est mariée au grand-maître français Robert Fontaine, qui présentera pour la revue Europe Echecs le tournoi.


Et c'est aussi une question importante : là où les Indiens sont présents en nombre (normal vu le sponsor) où les Néerlandais sont présents, où des joueurs comme Caruana sont invités, les Français ne le sont pas. Pourquoi ? Parce que leur classement ne leur permet pas de figurer dans les incontournables : Vachier-Lagrave et Fressinet sont descendus sous la barre des 2700, qui correspond à la 40è place mondiale. Ils auraient pu être reversés dans le 'B' mais pour MVL c'était une relégation après un 'A' réussi en 2011 et Fressinet (le roi du tournoi sans public) une promotion après son tournoi manqué. Mais on déplorera aussi que les liens, les réseaux entre les Echecs français et les organisateurs des grands tournois n'existent quasiment pas : il n'y a aucun grand tournoi en France depuis presque une décennie. On n'invite pas des joueurs étrangers, dont la fédération renverrait la pareille. C'est le contraire pour Caruana et l'Italie (Giri a participé au Reggio Emilia fin décembre). Le sponsor tant montré BNP Paribas ne sert qu'à soutenir un challenge de parties rapides mais c'est bien maigre par rapport à la dimension financière que pourrait apporter un tel sponsor pour un tournoi international. Après tout, le London Chess Classic est financé par la City malgré le contexte boursier. Mais en France rien...


Quoiqu'il en soit, ce festival est le dernier à maintenir une tradition qui a quasiment disparu depuis 15 ans : les tournois longs, ceux qui dépassent 10 joueurs et c'est bien dommage.





2 commentaires:

Gin Tonic a dit…

J'allais poser la question des Français en cours de lecture de l'article...

L'absence d'un grand tournoi en France est un vrai handicap.

Tarswelder a dit…

Clairement. Les joueurs n'ont pas beaucoup l'occasion de jouer les tournois et ils doivent faire de grosses perfs à chaque fois.