mardi 31 janvier 2012

Tata Steel Chess 2012. Aronian retrouve la forme

Le numéro deux mondial, l'Arménien Levon Aronian, a remporté ce dimanche le tournoi Tata Steel Chess disputé à Wijk aan Zee aux Pays-Bas. Avec 9 points sur 13 parties, il a dominé le tournoi et réaffirmé son rang de numéro deux mondial, juste derrière Magnus Carlsen. Voici l'analyse du tournoi.



Levon Aronian, le vainqueur 2012 du Tata Chess Steel (photo Fred Lucas)

En 2008, Levon Aronian remportait son premier Tata Steel et devançait au départage Magnus Carlsen. Quatre ans plus tard, l'Arménien n'a pas eu besoin du bris d'égalité pour devancer le Norvégien.

Avec un total de 9 points sur 13, Levon Aronian a nettement remporté le premier grand tournoi de l'année. Il s'en était fixé un objectif important : dans une interview donnée avant le début du tournoi, Aronian avait déclaré qu'il lui faudra être plus constant dans les résultats, sous-entendu plus souvent dans les sommets. Mais au-delà du simple résultat statistique, c'est son jeu qui a beaucoup impressionné à Wijk aan Zee. Certes, il a perdu deux parties (contre Carlsen où il se fait écraser proprement et contre Navara où il subit le jeu et finit par perdre pied) mais il remporte 7 victoires.  Il faut remonter à 1990 pour relever un vainqueur de ce tournoi qui a perdu 2 parties et à 1999 pour avoir un gagnant à plus de 6 victoires (Kasparov en avait gagné 8 cette édition-là). C'est dire qu'avec ses 4 nulles seulement, l'Arménien s'est signalé par son jeu agressif, tout au moins ambitieux et porté vers la recherche de la victoire.

Certains succès sont particulièrement marquants : contre Nakamura, il sacrifie sa dame contre tour et pièce mineure et démontre sa meilleure compréhension de la position à l'Américain qui a fini par s'embrouiller. Contre le jeune Anish Giri c'est aussi une belle leçon qu'il administre. Et contre ceux qui ont hésité ou qui en ont trop voulu, il a administré des contre-attaques impitoyables, comme à Boris Gelfand à la ronde 12. Le seul bémol vient de sa nulle en 12 coups conclue avec Teïmour Radjabov. Mais le résultat est là et Aronian consolide son rang de numéro deux mondial, en se rapprochant de Carlsen et en battant son meilleur classement.

La performance d'Aronian s'apprécie au fait que le niveau était très relevé et qu'il relègue ses poursuivants à un point entier. Parmi eux Magnus Carlsen, vainqueur d'Aronian à la ronde 3, avec 8 points. Le Norvégien ne réalise pas un mauvais tournoi sur le plan comptable mais le contenu de ses parties n'a pas toujours été très bon : certes, il a surclassé Aronian mais il a souvent fait preuve de négligence dans le calcul de variantes : cette négligence aurait pu et dû lui coûter la défaite contre Veselin Topalov mais le Bulgare a fini par craquer et a perdu. Contre David Navara, il a trop insisté et il a dû se battre pour la nulle. Enfin contre l'inconstant Kariakin, il rate un coup très fort et finit par s'incliner. Carlsen a notamment été incapable de gagner avec les pièces noires (6 nulles en 6 parties), là où Aronian a gagné 3 fois (pour 3 nulles et 1 défaite).

Levon Aronian observe la partie entre Magnus Carlsen et Veselin Topalov. Les deux premiers joueurs mondiaux sont bien perplexes sur la position du jeune Norvégien (qui vient de sacrifier une tour pour une attaque spéculative). Mais Carlsen a fini par s'imposer alors qu'Aronian perdait le même jour sa partie. Mais le lendemain, il s'impose et assure sa victoire dans le tournoi. (Photo Fred Lucas)


Mais Carlsen n'est pas seul à la deuxième place, même s'il a le meilleur départage. Troisième Elo du tournoi, Teïmour Radjabov a livré un tournoi solide : il est le seul invaincu du tournoi mais n'a que 3 victoires pour 10 parties nulles. Il a eu beaucoup de chance en voyant Van Wely accepter la nulle dans une position où l'Azerbaïdjanais venait de commettre une gaffe. Avec 8 points aussi Fabiano Caruana est la satisfaction du tournoi : 4 victoires, 8 nulles et 1 défaite ponctuent le parcours du jeune italien qui commence à tirer profit de l'accumulation de l'expérience au haut niveau. Il a gagné en solidité et en efficacité.

Derrière, deux anciens vainqueurs du tournoi comptent 7,5/13. Vassili Ivanchuk a été un temps en course, lorsqu'il a compté 6,5 points après 10 rondes. Mais la défaite contre Boris Gelfand l'a condamné aux places d'honneur. Néanmoins, après son dernier tournoi qui s'était mal fini, le génial ukrainien a réussi à stabiliser son jeu. On pourra dire la même chose d'Hikaru Nakamura, le vainqueur en 2011. Battu par Aronian à la première ronde, l'Américain a été plus solide malgré l'emploi de variantes peu usuelles. Il n'a jamais été en course pour la victoire mais après lui aussi une fin catastrophique de son précédent tournoi, Nakamura a été bien meilleur.

Vainqueur de Topalov à la dernière ronde, l'Américain Gata Kamsky finit avec 7/13. C'est un bon tournoi pour lui. Avec 6,5/13, Sergei Kariakin a été le mystère de ce tournoi, ou plutôt l'inconstance incarnée : battu lors des deux premières rondes, il a gagné les deux suivantes et a alterné les séries de défaites et de gain pour terminer à 50%. Si annuler 4 parties et en gagner 7 à ce niveau est rare, que dire des 3 nulles et de 5 victoires et 5 défaites pour le Russe, qui a fini par écarter Carlsen de la course à la victoire. Encore une preuve que le tournoi a été très dur et très combatif.

Viennent ensuite les joueurs sous les 50% de points. Avec 5,5/13, Loek Van Wely réalise un bon tournoi : c'était le joueur le moins classé et il sortait d'une longue période d'inactivité. Il est le seul joueur qui n'a pas gagné de parties mais il peut se targuer d'avoir annulé 11 fois, sans jamais avoir fait preuve de peu d'ambition. Dans le peloton des 5 points, nous avons trois champions dont le parcours est inquiétant : Boris Gelfand doit disputer en mai le championnat du monde contre Anand. Certes, il n'a sans doute pas utilisé toute sa préparation mais certaines parties sont inquiétantes dans le niveau de jeu. Je crains que le match de Moscou soit dépourvu de suspens. Veselin Topalov, lui, revenait aussi à la compétition après une période de retrait : il a clairement payé son absence en défaillant dans le calcul des variantes dans les positions critiques. Et comme c'est un joueur qui joue toujours pour le gain, cette faiblesse a coûté très très cher. Enfin Vugar Gashimov est passé à côté de son tournoi et c'est une grosse déception. Battu par Carlsen dès la première ronde, l'Azéribaïdjanais n'est jamais revenu dans le tournoi.

Enfin les deux joueurs à 4,5 points ferment la marche. Dur dur pour David Navara, le vainqueur du tournoi B en 2011. Il a eu peu de réussite mais il a quand même battu Aronian avec les Noirs, grâce à une meilleure préparation qui lui a donné l'avantage. La fatigue a beaucoup pesé contre lui, qui a craqué dans les moments critiques. Et Anish Giri ? Vainqueur du Reggio Emilia, quinze jours avant le Tata Steel, le jeune néerlandais a connu une séquence de 5 défaites alors qu'il était dans le peloton. Espérons que cela ne cassera pas sa progression.

Les autres tournois.

Dans le B, l'Indien Pentala Harikrishna a nettement dominé les débats, jusqu'à son écroulement contre Ernst. Il termine néanmoins premier avec 9/13 et se qualifie pour le tournoi A en 2013. Il devance le Russe Motylev et le Cubain Bruzon avec 8,5 points. Le champion d'Europe sortant, le Russe Potkin, termine seulement avec 6,5 points sur 13 tandis que le vétéran Jan Timman (61 ans cette année et le meilleur joueur occidental dans les années 1980) réussit à marquer 6/13.

Dans le tournoi C, le meilleur Elo du tournoi, Matthew Sadler, est passé à côté du tournoi : après une victoire initiale, il a enchaîné les nulles et doit se contenter d'un 7/13 qui lui fait perdre beaucoup de points. La victoire est revenu à Maxim Turov : le grand-maître russe inscrit 10,5 points sur 13 parties, un demi-point devant le Suédois Tikkanen, dont la défaite contre le jeune Hopman (200 points de moins que lui), le prive d'une qualification automatique pour le tournoi B 2013. Notons que les joueurs les moins bien classés ont fini en bas de tableau mais avec des scores supérieurs à ce qui était prévu. Enfin, signalons le manque de réussite de la Géorgienne Elina Danielan -qui vit aux Pays-Bas- : elle se contente de 5,5 points sur 13 en ayant pas mal gâché de positions intéressantes.



Classement final du groupe A du 74è Tata Steel Chess.

Et pour finir, une partie d'Aronian qui surclasse le jeune Anish Giri :




11 commentaires:

Gin Tonic a dit…

A un moment, je voyais Carlsen gagner au vu de tes infos.
Y a t'il une explication à sa "négligence" ?
Je regarderais la partie plus un autre jour, car la, je suis un peu cassé par ma journée...

Tarswelder a dit…

Comme tous les champions qui ont un talent énorme, il lui arrive d'abuser de sa facilité et de ne pas se mettre totalement à fond dans une partie. Mais dès qu'il le fait, il est effectivement extraordinaire. La façon dont il bouffe Aronian et il retourne la situation contre Topalov est assez significative d'un joueur complet et qui a des nerfs d'acier.

Gin Tonic a dit…

Peut-être du aussi à son jeune age, seulement 20 ou 21 ans si je me trompe pas.

Tarswelder a dit…

C'est vrai mais il a déjà de la bouteille. Je crois qu'il n'a pas envie de consacrer autant sa vie aux échecs que l'on fait d'autres champions avant lui. Autrement, il serait déjà très très loin devant, enfin encore un peu plus.

Gin Tonic a dit…

En effet, qu'est ce que ce serait, s'il ne vivait que pour les échecs !
Ca peut peut-être encore arriver dans les prochaines années.
Quand il sera plus un jeune homme avec des envies de jeune homme.

Tarswelder a dit…

C'est le cas. Il a fait le top-model. Dans ses interviews, on sent le type très détaché d'une certaine manière, pas trop monomaniaque. C'est aussi une façon de vivre et ça peut marcher car le joueur conserve un certain équilibre.

Gin Tonic a dit…

La maturité pour un joueur d'échec arrive en général assez tard il me semble. En tout cas, pas à 20 ans.

Tarswelder a dit…

Kasparov a disputé un championnat du monde à 21 ans. Mais les meilleures années sont souvent autour de 30-35 ans.

Gin Tonic a dit…

Il a donc encore une bonne marge de progression.

Gin Tonic a dit…

Ayé, vu la partie.

Tarswelder a dit…

Bravo!